Définitions :
- travail = activité de production de biens et services utiles aux individus et à la société. Activité contrainte car nécessaire pour vivre (satisfaction des besoins). Idée d’effort et de mérite. Etymologie hypothétique du latin « tripalium » désignant un instrument de torture (étymologie discutée). En français, les synonymes du mot « travail » sont connotés négativement (besogne, labeur, corvée, tâche… : idée de peine, de fatigue.
- Emploi = activité de travail socialement reconnu, déclaré et rémunéré.
- Technique = ensemble des savoir-faire (cf. Repère conceptuel théorie/pratique) des moyens inventés et développés pour parvenir plus efficacement à des finalités données. Distinction entre outil (objet fabriqué et utilisé manuellement pour transformer une matière donnée) et machine (mécanisme complexe capable de fonctionner de façon quasi-autonome en transformant une énergie pour produire un effet).
- Aliénation = processus par lequel un individu est rendu étranger à lui-même et ne se reconaît plus dans ce qu’il fait
- Oisiveté = temps d’accomplissement actif réalisé hors du travail (art, philosophie, lecture, amitié, politique…)
- Nature = tout ce qui existe indépendamment de toute action humaine, et qui peut être transformé, maîtrisé voire exploité par le travail humain.
Problématique :
Alors que le travail apparaît comme une valeur et une source d’accomplissement personnel, ne doit on pas cependant reconnaître qu’il peut aussi apparaître comme la plus asservissante des contraintes, conduisant à l’exploitation des êtres humains et de la nature en général?
I) Le travail est une activité qui nous permet de développer nos facultés, de développer notre sens de l’effort et de définir notre identité
A) Le développement de nos facultés et de notre mérite par le travail
Travail = nécessité mais aussi moyen de développer nos facultés, de se confronter à l’effort et d’accomplir des buts préalablement posés. Travail paradoxalement libérateur, d’abord parce qu’il nous libère de certaines contraintes naturelles (exemple : travail de la terre en agriculture).
Travail au fondement de l’idée de mérite, qui émerge au 18e siècle avec l’idéal des Lumières qui rompt avec l’hypothèse d’une inégalité naturelle entre humains. Désormais, les individus se distinguent les uns des autres par leurs seuls efforts, leur travail, en d’autres termes parce qu’ils le méritent. Exemple : héritage contemporain dans l’idéal méritocratique de l’école (« quand on veut on peut »).
Travail = critère utilisé au 19e siècle pour justifier une prétendue supériorité humaine par rapport aux autres animaux : le travail, en tant qu’activité qui transforme la nature et qui transforme l’humain lui-même, révèle l’intelligence et la conscience spécifiquement humaines.
Référence : G.H.F. Hegel, Phénoménologie de l’esprit : « dialectique du maître et de l’esclave » : l’esclave est plus libre que son maître car, par son travail, il prend conscience de lui-même et devient autonome par sa capacité à transformer la nature.
Référence : Karl Marx, Le Capital : divergence fondamentale entre les humains et les animaux dans la création d’ouvrages par leur capacité à prévoir à l’avance et à ‘imaginer le fruit du travail : « ce qui distingue le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche ».
B) La valorisation sociale du travail
Rôle social du travail. Création de liens et partage des tâches.
Division sociale du travail (répartition des métiers dans la société)
Référence : Platon, La République, II : dans la Cité (« polis »), chacun fait ce pour quoi il est « naturellement doué » (cf. Notion de « vocation » dans la tradition chrétienne : idée d’une mission attribuée à chacun·e, notion encore convoquée dans les discours contemporains pour justifier la dévotion d’un individu pour son travail).
Naissance d’une division technique du travail à partir du 18e, avec la transformation des ateliers ouvriers en usines : la production devient bien plus efficace si le processus est divisé en petites tâches répétitives et parcellaires.
Référence : Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations : exemple du gain en efficacité dans une manufacture d’épingles
Dimension valorisante de l’emploi rémunéré permettant l’indépendance individuelle matérielle et financière.
Référence : Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe : nécessité que les femmes, travaillant souvent sans être payées ni socialement reconnues aux taches ménagères du foyer (travail domestique), aient un emploi pour être indépendantes matériellement par rapport à leur mari.
C) La « valeur-travail »
Valorisation récente du travail comme fin en soi
Héritage protestant : travail, épargne et discipline instaurés comme valeurs fondamentales (référence : Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme).
Référence : Jacques Ellul, Pourquoi travaillons nous? : le travail est devenu une valeur suprême dans notre société, car la bourgeoisie l’a instauré comme valeur pour justifier sa domination.
Exemple : importance de l’emploi des individus pour leur construction personnelle et leur positionnement social
II) Cependant, le travail est une contrainte, souvent pénible et potentiellement aliénante
A) Le travail comme contrainte et punition
Traditionnellement, travail associé à la souffrance, à la contrainte, à la privation de liberté et même à une punition.
Référence : vision du travail comme punition dans les textes de La Genèse dans la Bible (humains condamnés à travailler « à la sueur de leur front » pour obtenir ce dont ils ont besoin pour survivre et femmes condamnées à enfanter « dans la douleur »).
Illustration : photographies des Mineurs d’or à Serra Pelada par Sebastiao Salgado
Mais possibilité de diminuer la souffrance au travail et faciliter les gestes par l’utilisation d’outils techniques de plus en plus perfectionnés.
Référence : Aristote, Les Politiques : rêve que les outils puissent s’animer de façon autonome pour travailler à la place des êtres humains.
B) L’aliénation dans le travail mis au service de la productivité
Au 19e siècle, constat que le rêve d’Aristote s’est réalisé. Pourtant asservissement total des ouvriers au travail. Comment expliquer ce paradoxe?
Référence : Paul Lafargue, Le droit à la paresse : le travail mis au service de la productivité pour permettre l’enrichissement d’une minorité bourgeoise est le paroxysme de l’esclavage. Les machines sont un outil redoutablement efficace et pourraient être utilisées pour libérer le travail humain.
Mais le problème n’est pas seulement l’utilisation des machines au service de la productivité, car les machines changent la nature du travail => aliénation (devenir « étranger à » son travail): pas d’épanouissement ni de savoir-faire des ouvriers dans les gestes accomplis, pas de reconnaissance dans le produit fini, pas de bénéfice tiré de la vente des produits, pas de possibilité de créer un lien social, trop de fatigue pour faire autre chose que travailler.
Référence : Karl Marx, Manuscrits de 1844 : « Le travail aliéné, le travail dans lequel l’homme se dépossède, est sacrifice de soi, mortification. »
Référence : Simone Weil, La condition ouvrière : aliénation des ouvrier·es en usine par la cadence de travail qui empêche de penser (opposition « cadence » de travail et « rythme » du geste humain libre) et par les ordres reçus qui instaurent une stricte relation de domination.
Résonance contemporaine avec de nouvelles formes d’aliénation (exemples : esclavage moderne, auto-entreprenariat, télétravail…).
C) Le travail comme exploitation des êtres humains et des vivants en général : le désastre écologique contemporain
Système capitaliste destructeur pour les travailleurs mais aussi pour les autres êtres vivants exploités (exemple : bétail) et pour les ressources naturelles en général.
D) Les effets destructeurs d’une société obsédée par le travail
Tendance à vouloir travailler toujours plus pour être valorisé. Risques de burn out
Exclusion sociale des chômeurs, associés dans certains discours à des « feignants » ou « assistés »
Tendance à prendre un emploi par principe, même un « bullshit job » (référence : David Graeber)
III) Redonner au travail sa place : l’équilibre entre travail et oisiveté
A) Repenser la question de l’utilité sociale du travail
Nécessité de réorganiser la société en prenant en compte l’utilité sociale des emplois, notamment en revalorisant les taches domestiques et les métiers du soin. Revalorisation de toutes les formes de travail.
B) Eloge de l’oisiveté
Possibilité d’utiliser les outils techniques et machines pourcsoulager le travail et pour libérer du temps en dehors du travail.
Dans d’autres sociétés, vie individuelle et communautaire hors des activités de travail.
Référence : Pierre Clastres, La société contre l’Etat : étude ethnologique du peuple Yanomani. Pas de travail au-delà des besoins mais pas de pénurie, au contraire relative abondance (utilisation des surplus de production pour les activités sociales)
Possibilité d’épanouissement dans le temps libéré hors du temps de l’emploi.
Distinction entre le « divertissement » (pur détournement de la réalité) et l’ «oisiveté », temps indispensable à l’accomplissement physique, intellectuel et moral de chacun·es et de tous·es (notion grecque de « skholè », terme qui a donné naissance à l’ « école » et latine d’ « otium », que les romains opposaient au « negotium »).
Référence : Bertrand Russell, Eloge de l’oisiveté : pas de contrainte de travail au-delà de 4h par jour. Le reste du temps, activités épanouissantes individuellement et collectivement.