Le passage du temps : Montaigne, Rembrandt, Opalka
Rembrandt (1606-1669), Autoportraits
Si Rembrandt a peint une centaine d’autoportraits au cours de sa vie, ce n’est pas par égocentrisme mais avant tout pour des raisons matérielles, parce que se prendre soi-même comme objet de représentation est peu cher et facilement accessible.
Pendant plus de 40 ans, Rembrandt observe et peint son buste et visage, en soulignant ses changements de condition sociale et le vieillissement de ses traits. Les contemporains de Rembrandt s’en sont beaucoup moqués : on le voit de plus en plus ridé et laid. Mais ce vieillissement, loin d’être un appauvrissement tragique, rend de plus en plus visible l’énergie intérieure et l’humanité remarquable de l’homme. L’homme est marqué mais n’est pas dévasté par les nombreux chagrins qu’il a traversés.




Cf. Proust, Le temps retrouvé : «Le chagrin finit par tuer. À chaque nouvelle peine trop forte, nous sentons une veine de plus qui saille et développe sa sinuosité mortelle au long de notre tempe, sous nos yeux. Et c’est ainsi que peu à peu se font ces terribles figures ravagées, du vieux Rembrandt, du vieux Beethoven de qui tout le monde se moquait. Mais (…) puisque notre sourde douleur au cœur peut élever au-dessus d’elle, comme un pavillon, la permanence visible d’une image à chaque nouveau chagrin, acceptons le mal physique qu’il nous donne pour la connaissance spirituelle qu’il nous apporte ».
Ainsi, Rembrandt ne se désagrège pas tragiquement, mais il acquiert au contraire au cours du temps une certaine sagesse et un apaisement.
Œuvres de Roman Opalka
Dans toute son œuvre (peinture, photographie, enregistrements), Opalka aborde le thème du passage du temps : « Ma position fondamentale, programme de toute ma vie, se traduit dans un processus de travail enregistrant une progression qui est à la fois un document sur le temps et sa définition ».
De 1965 à 2011, chaque jour, à la fin de sa séance de travail, Opalka se prend en photo, avec la même lumière, le même cadrage, et toujours en noir et blanc. Si on regarde ses autoportraits, on constate l’apparition et l’accentuation des signes de vieillesse. Sur tous les clichés, Opalka fixe l’objectif de l’appareil et donc fixe le spectateur. Ce regard fixe rappelle les portraits de Fayoum (Egypte romaine, Ie- Ive siècle ap.JC) qui étaient peints pour se préparer à la mort, et ensuite enterrés avec leur modèle. Pour Opalka, le vieillissement et la mort ne sont pas tragiques car « la mort est une dimension réelle de la vie (…) L’être est défini par la mort qui lui manque ».

Dans une autre oeuvre, Opalka évoque le passage du temps : à partir de 1965, l’artiste écrit chaque jour les chiffres de 1 à l’infini. Il s’arrête à 5,5 millions en 2004.


Montaigne, Essais III, 2
« Je ne peins pas l’être. Je peins le passage : non un passage d’âge en autre, ou, comme dit le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l’heure. (…) Si mon âme pouvait prendre pied, je ne m’essaierais pas, je me résoudrais ; elle est toujours en apprentissage et en épreuve. »
Montaigne répète à plusieurs reprises dans les Essais que, comme tout objet, il n’est pas immobile mais ne cesse de changer au cours du temps. Et pas seulement d’année en année. Le changement se fait incessamment, sans même que nous nous en rendions compte. Comme le découvrira la biologie quelques siècles après, les cellules de notre corps se renouvellent sans cesse (chaque jour, notre corps élimine 300 milliards de cellules vieilles, abîmées ou même porteuses de risque de dégénérescence). Cette mobilité de notre être est difficile à saisir, et nous avons tendance à figer le changement en distinguant des étapes claires pour mieux en comprendre le sens et pour donner du sens à l’idée d’identité personnelle. Mais la réalité du changement incessant n’est pas seulement angoissante, elle est aussi libératrice, car nous ne sommes enfermés dans aucun « être » dont on devrait tenir l’image. Admettre le vieillissement, c’est donc faire l’expérience immense de la liberté.
Ainsi, le changement, le vieillissement et la mort ne doivent pas être niés ou déplorés mais appréciés comme des dimensions de la vie elle-même.
Question philosophique de la mort :
Doit-on passer sa vie à effacer les effets du vieillissement et à avoir peur de la mort ? La mort ne donne-t-elle pas un certain sens à la vie ?
Kierkegaard, Sur une tombe : « la mort envisagée dans le sérieux est une source d’énergie comme rien d’autre. (…) A l’homme animé de sérieux, la pensée de la mort donne l’exacte vitesse à observer dans la vie, et elle lui indique le but où diriger sa course. Et nul arc ne saurait être tendu ni communiquer à la flèche sa vitesse comme la pensée de la mort stimule le vivant dont le sérieux tend l’énergie. Alors le sérieux s’empare de l’actuel aujourd’hui même ; il ne dédaigne aucune tâche comme insignifiante ; il n’écarte aucun moment comme trop court. »
