L’INCONSCIENT ET SON HISTOIRE
Partons d’un exemple : une personne se rend tous les jours au travail à la même heure. Tous ses actions et gestes sont automatiques (préparation, petit déjeuner, clés, attente du bus, marche…). C’est là une nécessité vitale. Pour le philosophe Henri Bergson, la présence à soi et au monde, c’est-à-dire la conscience, n’émerge que lorsqu’un des éléments habituels du trajet est perturbé. C’est en ce sens que Bergson définit la conscience comme capacité à faire des choix et comme liberté. La prise de conscience correspond à la considération précise des circonstances et à la mise en place de moyens pour contourner l’obstacle inattendu. Ce n’est donc qu’exceptionnellement que la conscience émerge. Le reste du temps, le corps agit automatiquement, sans pensée ni liberté.
Texte de Bergson, L’énergie spirituelle (cf. cours sur la conscience)
« Dans l’apprentissage d’un exercice, par exemple, nous commençons par être conscients de chacun des mouvements que nous exécutons, parce qu’il vient de nous, parce qu’il résulte d’une décision et implique un choix ; puis, à mesure que ces mouvements s’enchaînent davantage entre eux et se déterminent plus mécaniquement les uns les autres, nous dispensant ainsi de nous décider et de choisir, la conscience que nous en avons diminue et disparaît. »
Pour compléter :
Remarque : distinction radicale entre Bergson, qui pense un inconscient du corps, capable de faire certains mouvements sans que cela lui demande un effort de réflexion, et Descartes, qui pense que tout mouvement et toute pensée sont conscients.
Ainsi, en un 1e sens, l’inconscient désigne négativement la disparition de la conscience ou ce qui n’est pas conscient, ce qui est dépourvu de conscience. C’est le cas dans l’habitude mais aussi dans l’état de sommeil. Si la conscience est la pleine connaissance de soi et du monde, l’inconscient désigne tout ce qui n’est pas conscient, des degrés moindres de conscience jusqu’à l’absence totale de conscience.
Mais l’inconscient désigne aussi positivement une partie du psychisme humain qui échappe totalement à l’emprise de la conscience. En ce cas, l’inconscient n’est pas l’absence de conscience mais est radicalement autre chose que la conscience. C’est le sens que va lui donner la psychanalyse.
Suite aux empiristes comme Hume et à des philosophes comme Nietzsche, la psychanalyse va ébranler toute la tradition du « Je » transparent à lui-même, responsable, libre et maître de ses actes.
Mais la psychanalyse, encore très populaire aujourd’hui, reste une hypothèse qui va rencontrer de nombreuses résistances, notamment dans les conséquences morales qu’elle implique (si c’est mon inconscient qui me détermine à agir, où se situe ma responsabilité ?) et dans ses prétentions scientifiques (les énoncés psychanalytiques étant irréfutables, ils ne peuvent accéder au statut d’énoncés scientifiques).
Nous allons donc nous demander si l’inconscient désigne seulement un degré moindre de conscience ou s’il constitue une part entière du psychisme humain. Nous allons voir la force de l’hypothèse d’une vie psychique inconsciente proposée par la psychanalyse, mais aussi ses limites et les critiques qui peuvent être faites à son égard.
=> Problématique : peut-on penser une part non-consciente de la vie psychique, sans pour autant ôter à l’homme la responsabilité de ses actes et sans ébranler totalement l’idée de sujet ?
Enjeu philosophique de l’inconscient : si le conscient ne constitue pas l’ensemble du psychisme humain, alors le sujet n’est pas pleinement maître de lui-même et est voué à la méconnaissance de lui-même.
Lien avec les notions de liberté et de morale : si le sujet est en partie déterminé par des pulsions inconscientes, s’il n’est pas pleinement conscient de ce qu’il fait et de ce qui l’amène à faire qqch alors il n’est pas pleinement libre et on ne peut pas le considérer comme pleinement responsable de ce qu’il fait.
Plan du cours :
- Les dessous de la conscience
- L’inconscient psychanalytique
- Les critiques de la psychanalyse
I) Les dessous de la conscience
Si, comme le fait Descartes, nous assimilons la conscience à l’activité psychique, alors il faut admettre que, quand nous dormons ou quand nous ne sommes pas attentifs à la vie, toute activité psychique cesse en nous. Cette idée est absurde selon le philosophe allemand Gottfried Leibniz.
Leibniz nomme « aperception » la conscience réflexive telle que l’a découverte Descartes. Dans les Principes de la Nature et de la Grâce section 4, l’aperception est définie comme « la conscience, ou la connaissance réflexive de notre état interne ». Mais Leibniz ajoute que « ce quelque chose n’est pas donné à toutes les âmes, ni en tout temps à une âme donnée ».
Alors que pour Descartes, la conscience est une, unique et toujours pleine, pour Leibniz, il y a des degrés de conscience, de l’aperception à ce que Leibniz appelle les « perceptions inconscientes ».
D’où viennent ces degrés de conscience ? En mathématiques, Leibniz a découvert le calcul intégral, outil mathématique qui permet notamment de calculer la surface de l’espace délimité par la représentation d’une fonction. Appliquant cette découverte mathématique à l’étude de la conscience, il soutient que la conscience procède par intégration de données inconscientes. La conscience surgit à partir d’une accumulation de perceptions inconscientes. La conscience claire n’est qu’un degré, qu’un passage, un moment résultant de tout un processus. C’est l’ensemble des petites perceptions qui assure l’identité de la personne.
Pour le montrer, il prend, dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain, du bruit des vagues. D’où vient le mugissement de la mer, que l’on entend lorsque l’on est sur la plage ? Il vient du bruit de chaque vague. Pourtant, une vague prise toute seule ne ferait pas ce bruit : « Chacun de ces petits bruits ne se fait connaître que dans l’assemblage confus de tous les autres ensemble ; il ne se remarquerait pas si la vague qui le fait était seule. » Mais chaque vague fait bien un bruit, car « cent mille riens ne sauraient faire quelque chose ». C’est donc bien l’intégration de bruits réels mais imperceptibles qui expliquent le bruit de la mer. C’est en ce sens que Leibniz affirme que « les choses les plus remarquables sont composées de parties qui ne le sont pas ».
Petite parenthèse sur la peinture impressionniste : les détails sont flous et la couleur n’est pas toujours nette mais c’est l’impression de l’ensemble qui fait la beauté du tableau, idée que l’on trouve chez Leibniz dans la théorie des « petites perceptions » qui constituent de concert les mouvements de notre pensée, et dans sa théorie métaphysique et morale de l’ « harmonie préétablie » (Dieu a crée un monde parfait. Si on a parfois l’impression de voir à notre échelle des injustices, de la cruauté ou de la méchanceté, c’est parce qu’on ne regarde pas avec assez de recul : chaque événement, même tragique ou malheureux, contribue à la perfection du tout).
La préoccupation des impressionnistes, mouvement pictural né au XIXe siècle avec des peintres comme Monet ou Renoir, est de donner une vision fugitive de la réalité changeante se traduit par une révolution dans la technique picturale, la juxtaposition des couleurs. Ce n’est plus le dessin et le contour qui donnent forme et volume aux choses mais la juxtaposition de touches de couleur. Ainsi, de près, on ne voit pas de dessin, de contour, mais seulement des couleurs juxtaposées et de loin l’effet est fascinant et l’image apparaît dans sa mobilité. Sauf Degas, les impressionnistes peignent en plein air et relativement vite : la palette de couleur est limitée et l’application de la couleur sur la toile est visible. Ils mélangent peu les couleurs, les empâtements laissent leur empreinte sur la toile, les touches sont rapides, on parle de « virgule » pour qualifier la trace visible du pinceau. Si on regarde de près le tableau, on voit des touches de couleur juxtaposées et des traces de pinceaux. Mais plus on s’éloigne du tableau, plus l’effet de mouvement et de vie se met en place et l’harmonie du tout apparaît. Le spectateur et sa place jouent donc une place nouvelle en art.
Cf. Diderot, La correspondance littéraire, à propos de la peinture de Chardin : « Approchez-vous, tout se brouille, s’aplatit et disparaît ; éloignez-vous, tout se crée et se reproduit »




Selon Leibniz, il faut donc distinguer activité psychique et pensée consciente, et admettre qu’il y a en moi des « petites perceptions » imperceptibles qui assurent le lien entre mes états de conscience.
L’activité psychique est donc irréductible à la conscience, car la conscience, constituée par l’intégration de données inconscientes, peut avoir une infinité de degrés.
Texte de Leibniz, Nouveaux Essais sur l’entendement humain (1704) :
« D’ailleurs il y a mille marques qui font juger qu’il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion, c’est-à-dire des changements dans l’âme même dont nous ne nous apercevons pas, parce que les impressions sont ou trop petites et en trop grand nombre ou trop unies, en sorte qu’elles n’ont rien d’assez distinguant à part, mais jointes à d’autres, elles ne laissent pas de faire leur effet et de se faire sentir au moins confusément dans l’assemblage. (…) Et pour juger encore mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer dans la foule, j’ai coutume de me servir de l’exemple du mugissement ou du bruit de la mer dont on est frappé quand on est au rivage. Pour entendre ce bruit comme l’on fait, il faut bien qu’on entende les parties qui composent ce tout, c’est-à-dire les bruits de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l’assemblage confus de tous les autres ensemble, c’est-à-dire dans ce mugissement même, et ne se remarquerait pas si cette vague qui le fait était seule. Car il faut qu’on en soit affecté un peu par le mouvement de cette vague et qu’on ait quelque perception de chacun de ces bruits, quelque petits qu’ils soient ; autrement on n’aurait pas celle de cent mille vagues, puisque cent mille rien ne sauraient faire quelque chose. (…) Ces perceptions insensibles marquent encore et constituent le même individu qui est caractérisé par les traces qu’elles conservent des états précédents de cet individu, en faisant la connexion avec son état présent. »
Pour découvrir la génialité du penseur, mathématicien, philosophe Leibniz :
Mais, le terme d’inconscient n’existe pas encore au XVIIe siècle et désigne principalement une activité psychique qui n’est pas consciente. Au XIXe siècle, l’idée d’une activité psychique non consciente devient de plus en plus importante. Des penseurs comme Nietzsche ou Schopenhauer remettent en cause la prééminence de la conscience et découvrent d’autres instances psychiques qui nous poussent à agir et à penser (le corps chez Nietzsche, la Volonté chez Schopenhauer).
Dans Le monde comme volonté et comme représentation, Schopenhauer souligne que le « je », qui est sujet de la connaissance, n’est que la partie la plus superficielle de l’être. Ce qui constitue profondément l’individu, c’est une volonté sans cause ni finalité qui traverse l’individu, un vouloir-vivre qui anime l’espèce entière et qui correspond aux instincts corporels et psychiques, aux impulsions spontanées qui ne sont pas régies par la raison. Schopenhauer explique d’ailleurs, avant Freud, la folie par la frustration de ces désirs profonds et premiers émanant de la volonté.
Il est alors temps d’en venir à Freud qui est le premier à véritablement théoriser l’inconscient, à créer le concept et surtout à l’utiliser à des fins thérapeutiques puisque c’est en travaillant comme médecin sur des patients, notamment sur des patientes hystériques, que Freud élabore la psychanalyse.
II) L’inconscient psychanalytique
Si bien des auteurs avant Freud pensaient que la conscience ne constituait pas tout le psychisme (cf. Nietzsche, Le Gai savoir : « La vie entière pourrait passer sans se regarder dans le miroir de la conscience »), qu’apporte Freud en théorisant le concept d’inconscient et en en cherchant des applications pratiques médicales et thérapeutiques ?
A) La découverte de l’inconscient et le projet d’une science psychanalytique
Freud est un médecin viennois qui s’intéresse principalement aux neurones et à la cocaïne. Il publie des textes vantant les mérites de la cocaïne dans certaines maladies, mais ce n’est pas ça qui le rendra célèbre…
Sa découverte de l’inconscient est le fruit de 2 principales rencontres : celle de Charcot, qui travaille sur l’hystérie, et celle de Bernheim, qui travaille sur l’hypnose.
En tant que médecin, il se rend compte que les patients hystériques présentent des lésions (paralysie, douleur, spasmes…) qui n’ont aucune origine organique : le corps va bien, mais le patient souffre quand même de symptômes, parfois très impressionnants.
Pour guérir l’hystérie, Freud commence par adopter la méthode cathartique, qui cherche la guérison par l’hypnose, en incitant le patient à se souvenir d’un traumatisme vécu dans sa jeunesse.
Ici on peut voir le passage d’un inconscient leibnizien qui se compose de petites choses auxquelles l’esprit ne fait pas attention, à un inconscient profond, inconnu, dynamique et assez puissant pour rendre malade des gens.
Néanmoins, Freud va se détacher de cette méthode cathartique pour créer sa propre méthode qu’il veut scientifique : la psychanalyse.
La psychanalyse devra :
- expliquer le fonctionnement du psychisme humain
- proposer une thérapie pour guérir certains maux liés à une part non consciente du sujet.
Pour lui, l’inconscient est une zone du psychisme qui reste étrangère à la conscience, parce qu’une forme de refoulement l’empêche de devenir consciente. Certains désirs et pulsions ne pouvant être assouvis à cause de conventions et d’interdits sociaux et moraux, ils sont refoulés, cad ils sont enfouis au fond du psychisme. Sauf que ce qui est refoulé n’est pas oublié, et peut donc ressurgir à tout moment sous une forme plus ou moins pathologique (les névroses par exemple).
Après avoir proposé une 1e topique à laquelle il trouve des défauts, Freud propose une 2nde topique qui distingue 3 instances de la personnalité psychique :
- Le ça : c’est proprement l’inconscient. Ensemble des pulsions nées des 2 grandes forces qui animent l’être humain : la force de vie ou libido (Eros) et la force de mort ou pulsion agressive (Thanatos). Ces pulsions cherchent toujours à se satisfaire (l’inconscient ne connaît pas le non). Principe de plaisir
- Le moi : c’est une modification du ça au contact de la réalité extérieure. Il est le lieu de la conciliation entre des injonctions contradictoires. Il reçoit les pulsions du ça et voit si elles peuvent s’assouvir. Si elles ne le peuvent pas, il se défend par un mécanisme inconscient de refoulement. Principe de réalité
- Le surmoi : c’est l’intériorisation des interdits sociaux et parentaux. Lorsqu’il y a transgression des interdits, un sentiment de culpabilité se crée. Attention : distinction entre surmoi (inconscient) et conscience morale.
Remarque : il faut souligner la rupture radicale par rapport à la conception cartésienne de la conscience :
- Chez Descartes, pensée = conscience = psychisme. Pour Freud, le sujet n’est pas transparent à lui-même. L’inconscient étant la plus grande part du psychisme, la conscience de soi est une méconnaissance de soi. L’altérité se trouve au cœur même du sujet (cf. Rimbaud : « je est un autre »).
- Pour Descartes, en tant que sujet pensant et voulant, nous sommes libres et pleinement conscients de nos actes, ce qui implique que nous sommes aussi responsables. Pour Freud, les pensées et conduites du sujet sont entièrement déterminées par des processus inconscients qui le dépassent : « le moi n’est pas maître dans sa propre maison ». Cf. cours sur le devoir et sur la liberté.
La psychanalyse bouleverse donc la conception classique du sujet et remet en cause la possibilité pour un individu de se connaître lui-même. Comme l’héliocentrisme de Copernic et l’évolutionnisme de Darwin avant lui, Freud dit de la psychanalyse qu’elle est une « blessure narcissique pour l’humanité »
Texte de Freud, Introduction à la psychanalyse
« Un 3e démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique »
En effet, le « moi » n’est qu’une partie infime du psychisme qui doit en permanence concilier des impératifs inconscients contradictoires, ce qui crée un profond mal-être.
Texte de Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse
« Un proverbe met en garde de servir deux maîtres à la fois. Le pauvre moi est dans une situation encore pire, il sert trois maîtres sévères, il s’efforce de concilier leurs revendications et leurs exigences. Ces revendications divergent toujours, paraissent souvent incompatibles, il n’est pas étonnant que le moi échoue si souvent dans sa tâche. Les trois despotes sont le monde extérieur, le surmoi et le ça. Quand on suit les efforts du moi pour les satisfaire tous en même temps, plus exactement pour leur obéir en même temps, on ne peut regretter d’avoir personnifié ce moi, de l’avoir présenté comme un être particulier. Il se sent entravé de trois côtés, menacé par trois sortes de dangers auxquels il réagit, en cas de détresse, par un développement d’angoisse. (…) Poussé par le ça, entravé par le surmoi, rejeté par la réalité, le moi lutte pour venir à bout de sa tâche économique, qui consiste à établir l’harmonie parmi les forces et les influences qui agissent en lui et sur lui, et nous comprenons pourquoi nous ne pouvons très souvent réprimer l’exclamation : « La vie n’est pas facile ! » Lorsque le moi est contraint de reconnaître sa faiblesse, il éclate en angoisse : une angoisse réelle devant le monde extérieur, une angoisse de conscience devant le surmoi, une angoisse névrotique devant la force des passions logées dans le ça ».
Ainsi, selon Freud, le psychisme est constitué de forces contradictoires. L’équilibre mental est une conquête précaire. Souvent, la contradiction entre ces forces crée un conflit intérieur qui persiste sous forme de trace mnésique et peut s’extérioriser à travers certaines pathologies comme la névrose.
La névrose marque l’échec du refoulement. Elle est le résultat d’un traumatisme que l’individu a voulu oublier mais qui persiste malgré lui. Expl du Complexe d’Œdipe : l’individu ne peut avouer son désir pour son parent du sexe opposé et sa rivalité avec l’autre, il refoule donc cette pensée.
La méthode de soins que propose Freud, la cure analytique, consiste à remonter au traumatisme pour que le malade prenne conscience de l’origine de ses troubles. C’est donc le passage de l’inconscient à la conscience, permis par la relation analytique, qui permet la libération. Il ne s’agit pas d’une prise de conscience intellectuelle, mais il s’agit de transformer une trace mnésique affective et inconsciente en souvenir conscient.
Comme le note Ricoeur (Philosophie de la volonté), « Le facteur décisif de la cure, c’est la réintégration du souvenir traumatique dans le champ de la conscience. La psychanalyse (…) guérit par une victoire sur l’inconscient ». Et pour que cette guérison soit possible, il faut l’intermédiaire d’un psychanalyste car « Il faut qu’un autre interprète et sache, pour moi que je me réconcilie avec moi-même ».
B) L’accès à l’inconscient par les rêves et les actes manqués
Au cours de l’analyse, pour accéder à l’inconscient, Freud trouve 2 principales voies d’accès : les rêves et les actes manqués.
« Le rêve est la voie royale pour accéder à l’inconscient ». Selon Freud, le rêve est un rébus qu’il faut chercher à déchiffrer, car le rêve est « la réalisation (déguisée) d’un désir (refoulé) ». Dans le rêve, il y a un contenu manifeste (ce que le patient raconte) et un contenu latent (significations cachées derrière les images manifestes).
De même, les actes manqués, les lapsus par exemple, sont des manifestations de l’inconscient. Lacan dit que « l’acte manqué est un discours réussi », car c’est le discours de l’inconscient qui surgit au sein d’un discours strictement contrôlé par la conscience.
C) Du refoulement à la sublimation
Nous avons vu que le Ça était un réservoir de pulsions contradictoires. Ces pulsions, qui cherchent toutes à être satisfaites (c’est le principe de plaisir qui règne dans le ça), ne peuvent pas toujours l’être. Ainsi, certaines sont satisfaites, mais d’autres sont refoulées en se heurtant au principe de réalité, et elles peuvent aussi être sublimées.
La sublimation, concept que Freud emprunte à la physique, consiste à remplacer le but primaire sexuel ou agressif d’une pulsion, par un autre but ayant une valeur morale ou sociale reconnue. L’amour parental ou religieux sont des exemples de sublimation de la libido. Le sport en compétition ou la lutte économique sont des exemples de sublimation de l’agressivité.
La création artistique est une autre forme de sublimation. Quand le réel ne satisfait pas l’artiste, l’artiste prend l’imaginaire comme substitut.
Analyse du tableau de Salvador Dali, Le Rêve :

En premier plan, buste d’une femme. Elle ferme les yeux et n’a pas de bouche. A la place de sa bouche, pullulent des fourmis. Les fourmis étaient pour Dali une source de grande phobie, car elles signifiaient la mort (petit, Dali a vu le cadavre d’un lézard se faire dévorer par des fourmis, et ce souvenir l’a profondément marqué). Dali était obsédé par la mort, pour exorciser cette peur, il peignait l’objet de sa phobie.
Dans ce tableau, le jeu des lumières met en valeur la partie sombre, ce qui est plutôt paradoxal, car dans tout tableau, c’est le sujet présent dans la plus claire qui est mise en avant. Comparaison avec le rêve : un détail du rêve (contenu latent) peut être l’objet d’une analyse psychanalytique très importante, alors que le sujet le plus important du rêve (contenu manifeste) peut être sans intérêt, d’un point de vue psychanalytique.
A gauche, un homme, assis sur l’accoudoir d’un fauteuil ou un pied de table d’un autre style, qui a la tête entre les mains. De sa tête s’écoule du sang. Derrière, trois formes humaines décharnées, à la limite du cadavérique, se tiennent contre un grand mur rouge, en se lamentant.
Chaque personnage présente un handicap : cécité ou mutisme, blessures physiques ou mentales (lamentations).
Selon Freud, ce tableau représenterait un rêve d’angoisse. Le rêve d’angoisse nous transmet des images angoissantes dues à une pensée problématique du cerveau, ce qui a pour action de nous faire sortir du sommeil, pour nous préserver. Les fourmis pourraient être la manifestation réelle de l’angoisse de Dali par rapport à la mort, et les humains saignant, la manifestation onirique.
L’impression que dégage ce tableau est semblable à celle du rêve d’angoisse : on peut avoir envie de « quitter » le tableau car les images aspirent à des pensées troublantes, comme si on désirait quitter un de nos rêves d’angoisse.
III) Les critiques de la psychanalyse
La plupart des critiques de l’inconscient freudien partent de la question suivante : l’inconscient ne nous rend-il pas irresponsables ? En effet, si nous ne sommes pas totalement maîtres de nous-mêmes, si nous avons des désirs incontrôlables, si nous sommes traversés par des tendances inconscientes et des pulsions dont nous ignorons tout, ne pouvons-nous pas trouver là une excuse à tout ce que nous pourrions faire et dont nous aimerions ne pas assumer la responsabilité ?
Sur ce thème, film à voir : Pas de printemps pour Marnie d’Alfred Hitchcock
A) L’inconscient est un faux alibi : la critique d’Alain
Contre la démarche psychanalytique qui minore la place du sujet conscient dans le psychisme, Alain réhabilite la position dominante du sujet conscient. L’erreur de la psychanalyse est selon lui de diviser le Moi en un Moi conscient, moral et social et un Moi inconscient, passionné et diabolique et d’opposer ces deux Moi. Il n’y a pas besoin de l’inconscient pour expliquer la conduite humaine, y compris les actes qui paraissent les plus incompréhensibles. L’inconscient est un personnage mythologique à partir duquel a été établie une conception erronée du psychisme humain.
Alain met en évidence les dangers éthiques du freudisme. La responsabilité morale requiert la liberté. L’imputabilité du sujet se réfère au Je que nous sommes. Affirmer que certains de nos actes sont inconscients va contre l’éthique.
Texte d’Alain, Éléments de philosophie
« Il y a de la difficulté sur le terme d’inconscient. Le principal est de comprendre comment la psychologie a imaginé ce personnage mythologique. Il est clair que le mécanisme échappe à la conscience, et lui fournit des résultats (par exemple, j’ai peur) sans aucune notion des causes. En ce sens la nature humaine est inconsciente autant que l’instinct animal et par les mêmes causes. On ne dit point que l’instinct est inconscient, Pourquoi ? Parce qu’il n’y a point de conscience animale devant laquelle l’instinct produise ses effets. L’inconscient est un effet de contraste dans la conscience. (…) En fait l’homme s’habitue à avoir un corps et des instincts. Le psychiatre contrarie cette heureuse disposition ; il invente le monstre ; il le révèle à celui qui en est habité. Le freudisme, si fameux, est un art d’inventer en chaque homme un animal redoutable, d’après des signes tout à fait ordinaires ; les rêves sont de tels signes ; les hommes ont toujours interprété leurs rêves, d’où un symbolisme facile. Freud se plaisait à montrer que ce symbolisme facile nous trompe et que nos symboles sont tout ce qu’il y a d’indirect. Les choses du sexe échappent évidemment à la volonté et à la prévision ; ce sont des crimes de soi, auxquels on assiste. On devine par là que ce genre d’instinct offrait une riche interprétation. L’homme est obscur à lui-même ; cela est à savoir. Seulement il faut éviter ici plusieurs erreurs que fonde le terme d’inconscient. La plus grave de ces erreurs est de croire que l’inconscient est un autre Moi ; un Moi qui a ses préjugés, ses passions et ses ruses ; une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller. Contre quoi il faut comprendre qu’il n’y a point de pensées en nous sinon par l’unique sujet, Je ; cette remarque est d’ordre moral. »
B) Critique de l’autonomie de l’inconscient
Dans l’Être et le Néant, Sartre établit lui aussi une critique morale de l’inconscient. Comme Alain, il refuse de faire de l’inconscient le maître de nos actes et de nos choix. Il ne faut pas voir dans l’inconscient une excuse pour nos actes.
La critique de Sartre porte sur différents points :
- La conscience connaît ce qu’elle refoule : Comment concevoir une conscience qui ignorerait ce qu’elle refoule? Si elle répudie un désir, ne faut-il pas qu’elle détienne un certain savoir ou une représentation du refoulé?
- En même temps qu’il a méconnu la transparence de la conscience, Freud a brisé le psychisme humain. Freud a raté l’unité de l’homme et l’unité du Cogito.
- En brisant l’unité du psychisme, Freud a assuré le triomphe du point de vue d’autrui dans la connaissance de soi. En effet, le psychanalyste, médiateur entre les différents aspects du moi, peut seul me révéler à moi.
- L’inconscient comme tel n’existe pas. Nul psychisme est totalement ignorant de lui-même. Ce qui existe, c’est la mauvaise foi, le mensonge à soi-même, l’acte par lequel la conscience se dissimule à elle-même le vrai.
« La psychanalyse ne nous a rien fait gagner puisque, pour supprimer la mauvaise foi, elle a établi entre l’inconscient et la conscience une conscience autonome et de mauvaise foi ».
Selon Sartre, l’homme est totalement libre et nous ne pouvons jamais invoquer ni les circonstances, ni notre nature, ni une pulsion inconsciente qui nous aurait conduits à faire qqch. Nous sommes irrémédiablement les auteurs de nous-mêmes et notre responsabilité est infinie, car nous sommes aussi responsables de l’humanité toute entière : « L’homme est responsable de ce qu’il est. (…) Ainsi je suis responsable pour moi-même et pour tous, et je crée une certaine image de l’homme que je choisis ; en me choisissant, je choisis l’homme » (L’existentialisme est un humanisme).
C) La réponse anticipée de Freud : l’inconscient ne me dégage d’aucune responsabilité
Avant même la formulation des critiques de l’inconscient par Alain et par Sartre, Freud précisait que l’hypothèse de l’inconscient ne peut en aucun cas être une excuse, et qu’elle ne relève pas l’homme de ses responsabilités. En effet, ce qui est inconscient peut devenir conscient, et le travail sur soi qui consiste à reconnaître cette zone d’ombre de nous-mêmes est nécessaire, justement parce que nous en sommes responsables, alors même que nous ne la contrôlons pas.
Texte de Freud, L’inquiétante étrangeté et autres essais, « Une difficulté de la psychanalyse »
« Il est vrai que la psychiatrie, dans de telles occurrences, conteste que des esprits malins étrangers aient pénétré dans la vie psychique ; mais par ailleurs, elle se contente de hausser les épaules en disant : dégénérescence, disposition héréditaire, infériorité constitutionnelle! La psychanalyse, elle, entreprend d’élucider ces cas de maladie étranges, elle se lance dans des investigations minutieuses et de longue haleine, élabore des concepts auxiliaires et des constructions scientifiques, et elle peut finalement dire au moi : » Rien d’étranger n’est entré en toi; c’est une partie de ta propre vie psychique qui s’est dérobée à ta connaissance et à la domination de ta volonté. C’est pourquoi d’ailleurs tu es si faible pour te défendre ; tu combats avec une partie de tes forces contre l’autre partie ; tu ne peux pas mobiliser toutes tes forces comme contre un ennemi extérieur. Et ce n’est même pas la part la plus mauvaise ou la plus insignifiante de tes forces psychiques qui s’est ainsi opposée à toi et est devenue indépendante de toi. La responsabilité, je dois le dire, t’en incombe entièrement. Tu as surestimé tes forces quand tu as cru que tu pouvais faire de tes pulsions sexuelles ce que tu voulais, et que tu n’avais pas besoin de faire le moindre cas de leurs intentions. Alors elles se sont révoltées, et ont suivi leurs propres voies obscures pour échapper à la répression, elles se sont fait droit d’une manière qui ne peut plus te convenir. (…) Accepte donc sur ce point de te laisser instruire ! Le psychique en toi ne coïncide pas avec ce dont tu es conscient ; ce sont deux choses différentes, que quelque chose se passe dans ton âme, et que tu en sois par ailleurs informé. (…)Tu te comportes comme un souverain absolu, qui se contente des renseignements que lui apportent les hauts fonctionnaires de sa cour, et qui ne descend pas dans la rue pour écouter la voix du peuple. Entre en toi-même, dans tes profondeurs, et apprends d’abord à te connaître, alors tu comprendras pourquoi tu dois devenir malade, et tu éviteras peut-être de le devenir. »
La conscience reste le phare de la réflexion de Freud et la clé pour résoudre les pathologies nées d’une ignorance ou d’une méconnaissance de l’inconscient.
« Les recherches psychanalytiques ont trouvé certains caractères jusque-là insoupçonnés du psychisme inconscient et découvert quelques-unes des lois qui le régissent. Nous ne voulons pas dire par là que la qualité de conscience ait perdu de la valeur à nos yeux. Elle reste la seule lumière qui brille pour nous et nous guide dans les ténèbres de la vie psychique. Par suite de la nature particulière de notre connaissance, notre tâche scientifique dans le domaine de la psychologie consistera à traduire les processus inconscients en processus conscients pour combler ainsi les lacunes de ce que nous percevons consciemment. »
D) La critique de la méthodologie psychanalytique : la critique de Karl Popper
Lorsque la psychanalyse naît, Freud lui donne le statut de science, dans la continuité de la médecine puisqu’elle a pour but d’expliquer le fonctionnement du psychisme humain et de proposer des thérapies adaptées.
Pour certains patients, les effets bénéfiques de la psychanalyse sont assez remarquables. Mais cela ne suffit pas pour faire de la psychanalyse une science.
Selon l’epistémologue Karl Popper, la psychanalyse ne peut pas et ne doit pas être considérée comme une science car elle ne répond pas du tout au critère de scientificité d’une théorie. Selon Popper, un énoncé est scientifiquement vrai si et seulement s’il est falsifiable, c’est-à-dire qu’il admet la possibilité d’être à tout moment contredit par une nouvelle expérience (expl : l’énoncé « Tous les corbeaux sont noirs » est scientifiquement vrai s’il admet que l’observation d’un seul corbeau d’une autre couleur viendrait le rendre faux).
Or, la psychanalyse ne répond pas au critère de falsifiabilité qui permet de distinguer les sciences et les pseudos-sciences : un psychanalyste peut interpréter toute expérience comme venant confirmer la théorie psychanalytique (expl : le récit d’un patient qui ne guérirait pas de ses troubles à la suite d’une psychanalyse pourrait être interprété comme une résistance inconsciente du patient à la guérison).
Texte de Popper, La logique des découvertes scientifiques :
«L’étude de l’une ou de l’autre de ces théories [la psychanalyse de Freud et le marxisme] semblait avoir l’effet d’une conversion intellectuelle ou d’une révélation, vous permettant de découvrir une vérité nouvelle, cachée aux yeux de ceux qui n’étaient pas encore initiés. Une fois que vos yeux s’étaient ouverts, vous découvriez des confirmations n’importe où : le monde était plein de vérifications de la théorie. Tout ce qui pouvait arriver la confirmait toujours. Sa vérité était donc manifeste. Ceux qui refusaient la théorie étaient évidemment des gens qui ne voulaient pas voir l’évidente vérité ; ils refusaient de la voir, ou bien à cause de leurs intérêts de classe remis en question, ou bien à cause de leurs refoulements non encore analysés et réclamant, de façon criante, une thérapie»
La psychanalyse manque donc de méthode, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne dit que des choses fausses. Elle doit être considérée comme une pseudo-science, et non comme une science.
Pour compléter la réflexion sur le rapport entre la psychanalyse et la science :
CONCLUSION :
Ce n’est peut-être pas l’existence de l’inconscient qui doit être critiquée, mais plutôt la forme que la psychanalyse a proposé de lui donner. Les progrès des neurosciences permettent de prendre du recul par rapport à la psychanalyse et de reconnaître la force de certaines de ses interprétations, de souligner certaines de ses faiblesses et de complexifier certaines de ses analyses.
Article du Monde du 24/11/2006 : « L’inconscient au crible des neurosciences »