TRAVAIL, TECHNIQUE, LIBERTE
Photo de Sebastiao Salgado, Mine d’or de Serra Pelada (1986)


Image du travail des hommes. Difficulté physique et peu de visages. Déshumanisation des travailleurs. Misère des travailleurs de la mine en contraste avec la valeur marchande de ce qu’ils portent.
Le travail n’est pas toujours une souffrance physique ou même psychique, mais il est une contrainte. Il nous est imposé par la société et par nous-mêmes car il permet de subvenir à nos besoins.
Définition : travail = activité humaine permettant de produire ce dont nous avons besoin pour vivre. Le travail semble donc incompatible avec la liberté qui est, en un 1e sens, un mouvement qui se fait sans contrainte.
Etymologie : « tripalium » = instrument de torture => travail = activité pénible et douloureuse.

Comment diminuer la dimension douloureuse du travail ? La technique, ensemble d’outils et de moyens qui permettent de parvenir à une fin, pourrait être libératrice pour le travail, au sens où elle facilite le travail et permet de diminuer le temps de travail (expl : les machines à vendanger facilitent et accélèrent la récolte des grappes de raisin).
Mais est-ce toujours le cas ? En usine par expl, les machines rendent le travail plus efficace mais réduisent la tâche de chaque travailleur à des gestes répétitifs qui doivent être faits le plus efficacement possible. Les travailleurs ne voient alors plus le sens de leur travail (sens = à la fois signification et finalité). De même aujourd’hui, le développement du télétravail et l’impératif de flexibilité du travailleur conduisent à une perte de sens et de limites de l’extension du domaine du travail. N’est-ce pas alors la technique qui rend le travail encore plus asservissant et déshumanisant ?
Pour résoudre ce paradoxe, il faut d’abord distinguer, au sein de la technique, l’outil, qui est un objet fabriqué et utilisé manuellement pour transformer une matière et parvenir à une fin, et la machine qui est un objet complexe capable de fonctionner en quasi-autonomie et qui transforme une énergie pour produire un effet. L’outil est donc le prolongement de la main de l’homme, alors que la machine peut fonctionner de façon autonome, et peut donc utiliser l’homme autant que l’homme l’utilise.
=> Ces 2 formes de technique ont donc un rapport différent à l’homme et à la liberté de l’homme dans et hors du travail.
=> Problématique : La technique libère-t-elle le travail ou renforce-t-elle son asservissement ?
I) Le travail est un asservissement et la technique permet de s’en libérer
A) Le travail est une contrainte
Etymologiquement, travail = souffrance nécessaire pour subvenir aux besoins vitaux
Dans la Bible, travail = après avoir été chassés du Paradis pour avoir mangé le fruit de la connaissance, les hommes sont condamnés à travailler « à la sueur de leur front » pour subvenir à leurs besoins => hommes condamnés à souffrir et à se soucier du lendemain => perte du bonheur et de la liberté.
Texte de la Genèse : « Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l’arbre au sujet duquel je t’avais donné cet ordre: Tu n’en mangeras point! le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie, il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. Adam donna à sa femme le nom d’Eve: car elle a été la mère de tous les vivants. L’Éternel Dieu fit à Adam et à sa femme des habits de peau, et il les en revêtit. L’Éternel Dieu dit: Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous, pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant d’avancer sa main, de prendre de l’arbre de vie, d’en manger, et de vivre éternellement. Et l’Éternel Dieu le chassa du jardin d’Éden, pour qu’il cultivât la terre, d’où il avait été pris. »

B) Le travail est incompatible avec l’humanité
En Grèce Antique, 2 modes de vie distincts : celui des esclaves qui travaillent (tâches quotidiennes asservissantes) et celui des hommes libres qui peuvent consacrer leur temps à des activités nobles (sport, art, politique, philosophie). Modes de vie décidés par la nature : certains hommes sont nés pour être esclaves, d’autres pour être libres, et chacun a sa place déterminée dans l’ordre du Cosmos. Opposition entre nécessité et liberté. Travail incompatible avec la liberté et avec l’humanité. Esclaves nés pour être des « instruments animés » destinés à être utilisés pour permettre aux hommes libres d’être homes et d’être libres.
Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne : « Dire que le travail et l’artisanat étaient méprisés dans l’Antiquité parce qu’ils étaient réservés aux esclaves, c’est un préjugé des historiens modernes. Les Anciens faisaient le raisonnement inverse: ils jugeaient qu’ils fallait avoir des esclaves à cause de la nature servile de toutes les occupations qui pourvoyaient aux besoins de la vie … Travailler, c’était l’asservissement à la nécessité, et cet asservissement était inhérent aux conditions de la vie humaine. Les hommes étant soumis aux nécessités de la vie ne pouvaient se libérer qu’en dominant ceux qu’ils soumettaient de force à la nécessité. »
Vidéo Politikon « Arendt, Conditions de l’homme moderne »
C) L’utilisation d’outils permet de libérer le travail
L’homme ne peut pas être libre et travailler. Il ne peut être libre qu’en ne travaillant pas. Ainsi, les outils permettent de rendre le travail moins difficile et douloureux, mais surtout de libérer du temps hors du travail pour permettre à l’homme d’être libre.
Pour Aristote (Politiques I 4), esclave = outil animé qui permet aux hommes véritables d’être libres.
Rêve d’Aristote « Les instruments sont soit inanimés soit animés, par exemple pour le pilote le gouvernail est un instrument inanimé, alors que le timonier est un instrument animé (car l’exécutant dans les différents métiers entre dans la catégorie de l’instrument) ; de même aussi un bien que l’on a acquis est un instrument pour vivre, la propriété familiale est une masse d’instruments, l’esclave est un bien acquis animé et tout exécutant est un instrument antérieur aux instruments (qu’il met en œuvre). Si chaque outil pouvait exécuter de lui-même sa fonction propre (…) le chef d’atelier n’aurait plus besoin d’aides, ni le maître d’esclaves ».
Les outils travaillent par eux-mêmes, les esclaves ne sont donc plus nécessaires. Aucun homme n’est un outil pour un autre (Cf. loi morale kantienne : l’autre homme ne doit jamais être considéré comme un moyen mais toujours seulement comme une fin). Tous les hommes peuvent ainsi s’occuper de la sphère la plus haute, la sphère politique, car « l’homme est par nature un animal politique » cad que non seulement il vit en groupe comme d’autres animaux, mais il se préoccupe aussi de penser le bien commun et la justice.
Transition : le travail est un mal qui asservit ceux qui y sont réduits. Pour se libérer du travail, il faudrait que les instruments travaillent d’eux-mêmes. Or, aujourd’hui, des machines sont capables de travailler à notre place, et nous ne sommes pas pour autant libérés du travail. Comment expliquer ce paradoxe ?
II) La technique est-elle vraiment libératrice pour le travail ?
A) La technique peut changer la nature du travail
Au départ, l’outil est fabriqué pour prolonger la main de l’homme et faciliter le travail. Mais les outils se sont peu à peu perfectionnés, à tel point que les hommes ont créé des machines capables de travailler avec un rythme élevé. Ce rythme de travail aurait pu soulager les hommes du travail mais, suivant un objectif de rentabilité, il ne fait que les asservir à un travail qui perd sa signification.
Lafargue, Le droit à la paresse : « (Les philosophes de l’Antiquité) préconisaient l’esclavage. -Parfait, mais pouvait-il en être autrement, étant donné les conditions économiques et politiques de leur époque ? La guerre était l’état normal des sociétés antiques ; l’homme libre devait consacrer son temps à discuter les affaires de l’État et à veiller à sa défense ; les métiers étaient alors trop primitifs et trop grossiers pour que, les pratiquant, on pût exercer son métier de soldat et de citoyen ; afin de posséder des guerriers et des citoyens, les philosophes et les législateurs devaient tolérer les esclaves dans les Républiques héroïques. -Mais les moralistes et les économistes du capitalisme ne préconisent-ils pas le salariat, l’esclavage moderne ? Et à quels hommes l’esclavage capitaliste fait-il des loisirs ? -À des Rothschild, à des Schneider, à des Mme Boucicaut, inutiles et nuisibles esclaves de leurs vices et de leurs domestiques. « Le préjugé de l’esclavage dominait l’esprit de Pythagore et d’Aristote», a-t-on écrit dédaigneusement ; et cependant Aristote prévoyait que «si chaque outil pouvait exécuter de lui-même sa fonction propre (…) le chef d’atelier n’aurait plus besoin d’aides, ni le maître d’esclaves ». Le rêve d’Aristote est notre réalité. Nos machines au souffle de feu, aux membres d’acier, infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement d’elles-mêmes leur travail sacré ; et cependant le génie des grands philosophes du capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des « sordidoe artes » et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté. »
B) La technique mise au service de la rentabilité est le paroxysme de l’aliénation
En lui-même, le travail a une dimension libératrice car, comme le remarque Kant, l’homme est naturellement paresseux et lâche, et seul le travail et sa pénibilité lui permettent de sortir de sa minorité pour devenir majeur et autonome.
Mais, lorsqu’il se met au service de la rentabilité (contexte historique de révolutions industrielles et de développement du capitalisme aux XIXe et XXe siècle), le travail est réduit à des gestes répétitifs efficaces, et il devient aliénant, cad étranger pour le travailleur lui-même (alienus = « étranger »). L’homme ne s’y reconnaît plus, et ne voit même plus en quoi le fait de travailler lui permet de subvenir à ses besoins. Il y a une inversion : ce n’est plus l’homme qui se sert de l’outil, c’est la machine qui se sert de l’homme comme d’un outil et qui lui impose sa cadence infernale. L’homme est littéralement asservi et déshumanisé. Le peu d’argent qu’il gagne lui permet de recouvrir ses forces, pour retourner travailler le lendemain. Non seulement l’homme n’est plus libre dans le travail, mais il est trop fatigué pour être libre hors du travail.
Marx, Ebauche d’une critique de l’économie politique : « Or, en quoi consiste la dépossession du travail? D’abord, dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son être; que, dans son travail, l’ouvrier ne s’affirme pas, mais se nie; qu’il ne s’y sent pas satisfait, mais malheureux; qu’il n’y déploie pas une libre énergie physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. C’est pourquoi l’ouvrier n’a le sentiment d’être à soi qu’en dehors du travail; dans le travail, il se sent extérieur à soi-même. Il est lui quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il n’est pas lui. Son travail n’est pas volontaire, mais contraint. Travail forcé, il n’est pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. La nature aliénée du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, on fuit le travail comme la peste. Le travail aliéné, le travail dans lequel l’homme se dépossède, est sacrifice de soi, mortification. Enfin, l’ouvrier ressent la nature extérieure du travail par le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas; que dans le travail l’ouvrier ne s’appartient pas à lui-même, mais à un autre. »
C) Pourquoi une telle aliénation ?
Avec le développement des machines, notamment de la machine à vapeur, le travail change de sens. Chaque travailleur n’a plus à produire un objet dans son entièreté, mais la production d’un objet est divisée en des tâches simples et rapides que les travailleurs doivent répéter toute la journée. Les ouvriers n’ont plus à être qualifiés, ils sont donc facilement remplaçables. Cette division du travail permet d’augmenter les rendements et de diminuer les coûts de productions. Le capitaliste, à la tête du système, vend les objets plus chers qu’ils ne lui ont coûté à produire : c’est la plus-value. La plus-value ne profite pas au travailleur (sa paie ne change pas, quels que soient les bénéfices de l’entreprise).
Selon Marx, les travailleurs deviennent de plus en plus misérables, et les capitalistes s’enrichissent de plus en plus, ce qui mènera nécessairement à une révolution des ouvriers pour abolir ce système.
Par expl, les principes de travail du fordisme, taylorisme, toyotisme, puis du lean management ont pour but 1e est l’augmentation de la productivité. Le travail perd alors son sens. De plus, le développement du télétravail, l’exigence de polyvalence du travailleur et la valorisation sociale du travail comme fin en soi conduisent le travailleur à ne plus trouver de limites à son travail, ce qui l’amène souvent à travailler trop (le « burn-out ») ou à avoir l’impression de ne rien savoir faire et de ne servir à rien (mal-être actuel des chômeurs et « bore-out » de certains travailleurs).
Pour le télétravail, la question est très délicate : le travail à distance permet d’organiser bien plus librement sa journée de travail et de ne pas perdre de temps dans les transports. Mais travailler à la maison, c’est aussi ne plus avoir d’horaire limite pour organiser son travail et c’est mettre à l’écart la dimension socialisante du travail, qui peut être centrale dans la construction d’un individu.
Transition : La technique, lorsqu’elle est mise au service de la rentabilité, change la nature du travail. L’homme devient alors un instrument de la machine en vue de l’augmentation des rendements. La technique est alors ce qui aliène et asservit le travailleur. Mais n’est-il pas possible de repenser la technique pour donner au travail un sens plus humain permettant une nouvelle forme de liberté ?
III) Un autre usage de la technique ne permet-il pas de libérer le travail ?
A) Le travail est une nécessité, mais cette nécessité n’est pas forcément incompatible avec la liberté
Travail = nécessité car il permet de subvenir à nos besoins, mais cette nécessité n’est pas forcément une contrainte.
Distinction contrainte/ obligation : contrainte = qqch qui force à faire qqch/ obligation = qqch qui émane de notre volonté et qui nous lie à qqch d’autre ou à qqun. Expl : les lois nous obligent mais ne nous contraignent pas, c’est par la considération du bien commun que nous voulons les respecter.
Le travail est peut-être plus une obligation qu’une contrainte, au sens où il permet par expl de nous émanciper des caprices de la nature et de nous reconnaître comme auteurs de ce que nous faisons. Il permet aussi de nous libérer, du souci du lendemain notamment.
Hegel, Esthétique : « Les choses de la nature n’existent qu’immédiatement et d’une seule façon, tandis que l’homme, parce qu’il est esprit, a une double existence ; il existe d’une part au même titre que les choses de la nature, mais d’autre part il existe aussi pour soi, il se contemple, se représente à lui-même, se pense et n’est esprit que par cette activité qui constitue un être pour soi. Cette conscience de soi, l’homme l’acquiert de deux manières : Primo, théoriquement (…). Deuxièmement, l’homme se constitue pour soi par son activité pratique, parce qu’il est poussé à se trouver lui-même, à se reconnaître lui-même dans ce qui lui est donné immédiatement, dans ce qui s’offre à lui extérieurement. Il y parvient en changeant les choses extérieures, qu’il marque du sceau de son intériorité et dans lesquelles il ne retrouve que ses propres déterminations. L’homme agit ainsi, de par sa liberté de sujet, pour ôter au monde extérieur son caractère farouchement étranger et pour ne jouir des choses que parce qu’il y retrouve une forme extérieure de sa propre réalité.»
Le travail est cette transformation de la nature dans laquelle l’homme se reconnait et cela lui permet de s’épanouir. En ce sens, l’homme n’est pas libéré du travail mais il se libère dans et par le travail. Il se libère d’une emprise, d’un manque de recul, d’une méconnaissance de lui-même, de son ignorance et de ses instincts. Il gagne donc par le travail de la liberté et de l’humanité.

B) Le travail libère la société
Le travail est l’activité par laquelle l’homme découvre le monde et les autres hommes. Pour éviter que le travail soit une négation de la liberté, il faudrait que l’homme ne s’y sente pas enfermé et qu’il puisse changer d’activité quand il le souhaite.
Ainsi, Marx et Engels pensent que dans la société communiste qui adviendra nécessairement après le capitalisme, aucun homme ne sera enfermé dans un métier mais pourra changer d’activité selon ses envies. Les hommes pourront s’apprendre mutuellement des tâches manuelles ou intellectuelles, et pourront ainsi être libres en travaillant tous ensemble. Le travail ne sera plus égoïste, son but ne sera plus d’accumuler, mais sera fait collectivement dans l’intérêt de tous.
Marx et Engels, L’idéologie allemande : « Du moment où le travail commence à être réparti, chacun entre dans un cercle d’activités déterminé et exclusif, qui lui est imposé et donc il ne peut s’évader ; il est chasseur, pêcheur, berger ou « critique critique », et il doit le rester sous peine de perdre les moyens qui lui permettent de vivre. Dans la société communiste, c’est le contraire : personne n’est enfermé dans un cercle exclusif d’activités et chacun peut se former dans n’importe quelle branche de son choix ; c’est la société qui règle la production générale et qui me permet ainsi de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de m’occuper d’élevage le soir et de m’adonner à la critique après le repas, selon que j’en ai envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique. »
C) La liberté hors du travail
Lorsqu’elle est bien utilisée, la technique permet de faciliter le travail, et de diminuer le temps de travail. Ne pourrait-on pas utiliser la technique pour travailler moins ?
L’ethnologue Pierre Clastres remarque que la réaction du peuple des Yanomanis face au développement de la technique n’est pas de vouloir produire plus, mais de vouloir produire plus vite, afin de se libérer du temps hors du travail.
Pierre Clastres, La société contre l’Etat : « C’est toujours par force que les hommes travaillent au-delà de leurs besoins. Et précisément cette force-là est absente du monde primitif, l’absence de cette force externe définit même la nature des sociétés primitives. On peut désormais admettre, pour qualifier l’organisation économique de ces sociétés, l’expression d’économie de subsistance, dès lors que l’on entend par là non point la nécessité d’un défaut, d’une incapacité, inhérents à ce type de société et à leur technologie, mais au contraire le refus d’un excès inutile, la volonté d’accorder l’activité productrice à la satisfaction des besoins. Et rien de plus. D’autant que, pour cerner les choses de plus près, il y a effectivement production de surplus dans les sociétés primitives la quantité de plantes cultivées produites (manioc, maïs, tabac, coton, etc.) dépasse toujours ce qui est nécessaire à la consommation du groupe, ce supplément de production étant, bien entendu, inclus dans le temps normal de travail. Ce surplus-là, obtenu sans surtravail, est consommé, consumé, à des fins proprement politiques, lors des fêtes, invitations, visites d’étrangers, etc. L’avantage d’une hache métallique sur une hache de pierre est trop évident pour qu’on s’y attarde : on peut abattre avec la première peut-être dix fois plus de travail dans le même temps qu’avec la seconde ; ou bien accomplir le même travail en dix fois moins de temps. Et lorsque les Indiens découvrirent la supériorité productive des haches des hommes blancs, ils les désirèrent, non pour produire plus dans le même temps, mais pour produire autant en un temps dix fois plus court. C’est exactement le contraire qui se produisit, car avec les haches métalliques firent irruption dans le monde primitif indien la violence, la force, le pouvoir qu’exercèrent sur les Sauvages les civilisés nouveaux venus. Les sociétés primitives sont bien, comme l’écrit J. Lizot à propos des Yanomami, des sociétés de refus du travail : « Le mépris des Yanomami pour le travail et leur désintérêt pour un progrès technologique autonome est certain ». Premières sociétés du loisir, premières sociétés d’abondance, selon la juste et gaie expression de M. Sahlins. »
Pour penser une positivité du temps libéré hors du travail, il faut déconstruire l’idée que le travail fait la valeur d’un individu
Cf. vidéo Doxa « Vous faites quoi dans la vie ? »
En ce sens, l’oisiveté ne doit plus être pensée comme paresse ou comme temps de récupération permettant de mieux travailler, mais comme un temps nécessaire à la construction d’un individu et à son épanouissement personnel.
Le travail est une activité parmi d’autres qui permet à l’homme de s’émanciper et de développer ses capacités. En latin, le terme « otium » désignait le temps libre, de réflexion, de création, de partage, de sociabilité. Ce n’était pas du temps « perdu » mais du temps nécessaire pour se construire et pour s’éloigner des affaires et des contraintes quotidiennes, désignées par le terme « negotium ».
Repenser l’ « otium » devient aujourd’hui indispensable car de nombreux emplois vont être remplacés par des machines, qui seront bien plus efficaces que nous pour faire certaines tâches.
Même si de nouveaux emplois vont devenir nécessaires (cf. vidéo Doc Seven « Métiers du futur »), la population augmente et le travail va devoir changer de sens car il y aura moins besoin de travailleurs. C’est une des tâches de la philosophie de penser l’évolution du travail, ses métamorphoses et ses alternatives.
Conclusion :