L’explication de texte

Festival japonais du Hanami à Okuhida Onsen. Louise Clary

Les sujets de baccalauréat proposent trois exercices : deux sujets de dissertation et une explication de texte. Le texte porte sur un ou plusieurs notions au programme. L’auteurice du texte figure aussi dans la liste au programme mais il n’est pas indispensable d’avoir vu la pensée de l’auteurice en cours pour choisir l’explication de texte. Il ne faut traiter qu’un seul sujet parmi les trois.

Etymologie du terme « expliquer » : « Explicare » = « déplier, mettre à plat »

Expliquer un texte = lire un texte en détail, en analyser le sens et rendre compte du raisonnement de l’auteur. 

La connaissance de l’auteur et du contexte ne sont pas attendues, même si elles peuvent évidemment aider et renforcer l’analyse du texte.

Il s’agit de comprendre et expliciter : 

  • Le thème du texte (de quoi ça parle ?)
  • Le problème posé par le texte (pourquoi est-il intéressant de s’interroger sur ce thème ?)
  • La thèse de l’auteur (comment l’auteur propose-t-il de résoudre le problème ?)
  • La structure argumentative du texte (comment l’auteur organise-t-il ses idées pour défendre sa thèse ?)

I) Travail de préparation au brouillon (environ 1h30)

Chevreuil à Nara, Japon. Louise Clary

1) Lire plusieurs fois le texte en focalisant son attention successivement sur : 

  • Le sens global et le thème du texte : noter au brouillon, en vrac, les éléments que l’on comprend du texte et qui nous semblent importants pour sa compréhension ; noter le thème principal du texte (exemples : le passage du temps, la peur de la mort, la justice des lois, l’origine de la morale…).
  • La thèse de l’auteur : tenter de synthétiser en une phrase l’essentiel du propos défendu par l’auteurice (si vous deviez résumer à quelqu’un le texte en une seule phrase, qu’en retenez-vous?) (exemple : dans ce texte, le philosophe défend l’idée que l’irréversibilité du temps qui se déroule nous rend nostalgiques du passé et anxieux de l’avenir).
  • Les étapes argumentatives : pour trouver les « parties » du texte, il faut s’aider des mots de liaison, marquant par exemple une opposition, une nuance, l’ajout d’une nouvelle idée, un exemple ou une analogie… (Par quelles étapes l’auteurice passe-t-iel pour défendre sa thèse?)
  • Les concepts philosophiques importants, à entourer et définir

2) Formuler le problème du texte

A ne pas confondre avec la problématique de dissertation.

Le problème du texte correspond à la question à laquelle l’auteurice tente de répondre dans le texte.

Le problème peut révéler un paradoxe (exemples : comment expliquer qu’il soit parfois nécessaire de désobéir aux lois au nom de la justice? ; pourquoi le travail est-il devenu à ce point aliénant…).

Formuler le problème du texte de sorte à ce que la thèse de l’auteurice soit une réponse possible à la question posée (exemple : dans ce texte, le philosophe considère qu’obéir à une loi qui renforce les inégalités est contraire à l’un des piliers de la justice).

3) Travailler directement sur le texte, avec un crayon et/ou des surligneurs, en : 

  • entourant les mots de liaison (exemples : « Cependant », « Par conséquent », « Par exemple », « Mais », « Car »…). Associer ces mots à ce qu’ils expriment (exemples : opposition, conséquence, exemple, concession, cause…). 
  • Mettant entre crochets les étapes de l’argumentation. À côté, formuler en une phrase l’argument défendu à chaque étape. Pour éviter la paraphrase, il faut se contraindre à ne pas reprendre les mots utilisés par l’auteurice dans son texte.
  • Soulignant les concepts philosophiques importants (notions, repères conceptuels) (exemples : liberté, justice, bonheur, plaisir, temps, existence…). Noter à côté une définition, telle qu’elle a été élaborée dans le cours sur la notion concernée.
  • Relisant plusieurs fois les phrases plus difficiles : ne pas les ignorer mais les décortiquer et en proposer une interprétation

4) Rédiger l’introduction au brouillon 

Plusieurs étapes :

  • Situer le texte : partir de l’universalité du problème posé par le texte, de l’originalité de la position de l’auteurice, du contexte historique dans lequel le texte a été écrit…
  • Présenter l’extrait : le nom de l’auteurice, l’œuvre dont il est tiré (titre à souligner) et le thème abordé
  • Mentionner le problème posé par le texte (sous forme de question) et la thèse de l’auteur
  • Enoncer les arguments et leur articulation logique en précisant le découpage du texte

II) Travail de rédaction du devoir (2h+ temps de relecture)

Cerisier en fleurs à Nikko, Japon. Louise Clary

1) Recopier l’introduction

Soigner la forme : commencer par un alinéa, aller à la ligne pour chaque étape et sauter 2 lignes à la fin.

2) Etudier linéairement le texte, partie par partie

Commencer chaque partie par un alinéa, sauter des lignes entre chaque partie.

Au début de chaque partie, formuler l’argument de l’auteur.

Ensuite proposer une analyse de détail de la partie.

Expliquer chaque phrase en détail, définir les termes importants.

Attention à la paraphrase : ne pas reprendre les mots de l’auteurice mais toujours réfléchir à partir de synonymes ou d’antonymes, et proposer des interprétations du sens du texte (ne pas hésiter à formuler explicitement ce que vous êtes en train de faire. Exemple : « à travers cette proposition ambigue, la philosophe est peut-être en train d’affirmer que…).

Ne citer le texte que par petits morceaux, et en y associant toujours une analyse détaillée (ne pas citer de trop longues phrases sans les décortiquer).

Sur des points précis, mettre en écho l’idée avec celle d’un·e autre auteurice, qui a défendu la même thèse ou au contraire une thèse distincte. Pour faire cela, la connaissance du cours est indispensable. Attention aux anachronismes (par exemple, si vous citez un philosophe plus tardif, explicitez « quelques siècles plus tard, telle philosophe défendra la thèse strictement inverse »).

A la fin de chaque partie, montrer le cheminement parcouru. 

3) Rédiger la conclusion :

Rappeler le déroulement de la réflexion de l’auteurice et les acquis du texte.

Elargir la réflexion à partir du thème abordé ou d’un·e autre philosophe.

Exercice sur le texte suivant : 

Aristote, Ethique à Nicomaque

« Apprendre à se connaître est très difficile et un très grand plaisir en même temps (quel plaisir de se connaître !) ; mais nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes ; ce qui le prouve, ce sont les reproches que nous adressons à d’autres, sans nous rendre compte que nous commettons les mêmes erreurs, aveuglés que nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, par l’indulgence et la passion qui nous empêchent de juger correctement. Par conséquent, à la façon dont nous regardons dans un miroir quand nous voulons voir notre visage, quand nous voulons apprendre à nous connaître, c’est en tournant nos regards vers notre ami que nous pourrions nous découvrir, puisqu’un ami est un autre soi-même. Concluons : la connaissance de soi est un plaisir qui n’est pas possible sans la présence de quelqu’un d’autre qui soit notre ami ; l’homme qui se suffit à soi-même aurait donc besoin d’amitié pour apprendre à se connaître soi-même. »

Au brouillon :

  • Thème du texte : la connaissance de soi
  • Thèse de l’auteur : il est impossible d’acquérir un savoir objectif sur soi-même sans passer par un intermédiaire extérieur.
  • Problème du texte : comment se connaître soi-même, alors même que l’on ne peut avoir sur soi qu’un point de vue subjectif ?

Exemple d’introduction et de partie rédigée (attention : ne pas faire apparaître dans votre copie les crochets, ils ne servent ci-dessous que de points de repère pour vous). Cet exemple n’est pas un modèle mais une simple possibilité.

[Introduction]

[Accroche] « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Tels sont les mots qu’utilisaient Montaigne pour définir sa belle amitié avec La Boétie. [Présentation et thème du texte] Bien des siècles avant, le philosophe grec Aristote avait déjà fait un bel éloge de l’amitié et de l’ami dans son œuvre intitulée l’Ethique à Nicomaque. Dans l’extrait de cette œuvre qui nous est proposé, Aristote n’aborde pas directement le thème de l’amitié, mais il parvient à parler de l’ami en traitant la question délicate de la connaissance de soi. [Problème du texte] Car c’est là un véritable problème philosophique : comment se connaître soi-même, alors même que l’on ne peut avoir sur soi qu’un point de vue subjectif ? [Thèse de l’auteur] A cette question, Aristote répond en affirmant qu’il est impossible d’acquérir un savoir objectif sur soi-même sans passer par un intermédiaire extérieur digne de confiance : l’ami. [Découpage du texte et formulation des arguments] Pour défendre sa thèse, l’auteur met en place un raisonnement que nous pouvons décomposer en trois temps : de « Apprendre à se connaître » à « correctement », il évoque la difficulté à se connaître soi-même, car la connaissance exige l’objectivité, et il est très difficile d’être objectif quand il s’agit de parler de nous-mêmes. Cela lui permet, dans un second temps, de « Par conséquent » à « autre soi-même », de développer une analogie qui le conduit à définir l’ami comme l’intermédiaire nécessaire entre soi et soi. Enfin, de « Concluons » à « se connaître soi-même », Aristote insiste sur la spécificité de la connaissance de soi, en distinguant la capacité à se suffire à soi-même, et la capacité à se connaître soi-même.

[Première partie]

[Formulation de l’argument défendu dans la 1e partie] Dans une première partie du texte, Aristote énonce clairement sa thèse et tente de la justifier : les humains, naturellement, ont un désir de connaissance qui les pousse à comprendre le réel. Mais, lorsque l’acte de connaissance porte sur soi-même, et non sur un objet extérieur quelconque, la démarche est loin d’être évidente, car il est très difficile pour chacun de nous de s’appréhender soi-même sans biais et sans préjugé.

[Explication détaillée] Dès la première phrase, l’auteur formule sa thèse sous la forme d’un paradoxe : la connaissance de soi est à la fois « très difficile » et source d’un « très grand plaisir ». Comment expliquer ce paradoxe ? L’acte de connaissance, qui permet de donner un sens et de mieux comprendre la réalité, suppose une démarche exigeante et des efforts particuliers qui n’aboutissent pas toujours à un résultat. Mais cette confrontation à la difficulté est stimulante, et permet de renouveler son regard sur l’objet que l’on cherche à connaître. Que se passe-t-il lorsque l’objet à connaître n’est autre que le sujet connaissant lui-même ? La difficulté et le plaisir sont augmentés. La difficulté est augmentée parce qu’il est impossible d’adopter un regard neutre sur soi-même. Mais Aristote insiste plus sur le plaisir qui découle de cette connaissance que sur la difficulté à l’acquérir, comme le montre très bien la phrase exclamative entre parenthèses « quel plaisir de se connaître ! ». En effet, se connaître soi-même, c’est mieux comprendre ses besoins, ses capacités et ses limites, et c’est donc pouvoir agir adéquatement, en fonction de ce qui nous fait du bien, sans tomber dans l’excès et sans nuire à autrui. 

Cependant, même si le plaisir qui découle de cette connaissance en vaut la peine, Aristote nous informe des obstacles qui risquent de compromettre l’accès à cette connaissance : lorsque l’objet et le sujet de la connaissance sont confondus, la situation est délicate et semble même, au premier abord, insoluble car « nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes ». Ainsi, soit la connaissance de soi est impossible (la situation est alors aporétique, c’est-à-dire sans issue), soit il faut introduire dans l’acte de connaissance un troisième terme, entre le sujet et l’objet. Avec le verbe « contempler », Aristote joue avec l’un de nos sens : la vue. Cela renforce son idée car la vue est un sens qui exige une certaine distance entre celui qui voit et ce qui est vu. Si l’on est trop proche de l’objet à voir, notre vue se brouille et cela peut nous conduire à l’erreur. Il va donc falloir prendre de la distance par rapport à l’objet à voir. Reste alors à savoir comment prendre de la distance par rapport à soi-même. 

Avant de répondre à cette question, Aristote justifie l’impossibilité de se connaître soi-même en évoquant une preuve concrète (« ce qui le prouve »). Le mot « preuve » est emprunté au vocabulaire scientifique : il ne s’agit pas seulement pour l’auteur de donner un exemple, il faut justifier l’argument en donnant une preuve. Cette preuve est la facilité à être objectif, à avoir un regard honnête et un franc sur un objet éloigné de nous : autrui. Il est facile de connaître autrui, surtout quand il s’agit de voir ses défauts et de lui faire des reproches. Au contraire, Aristote dit que, pour la plupart d’entre nous, nous sommes beaucoup moins durs quand il s’agit de nous juger nous-mêmes, même lorsque nous avons les mêmes défauts ou que nous faisons les mêmes erreurs. Ainsi, la situation est la suivante : pour une même raison (une même erreur, un même défaut), nous avons des réactions totalement différentes pour des objets différents (autrui et nous-mêmes). Reprenant la métaphore visuelle, Aristote montre que nous sommes « aveuglés » envers nous-mêmes, envers ce qui est trop proche de nous, car des sentiments subjectifs (la passion et l’indulgence) viennent troubler notre vue et rendre partial notre jugement. Or, la connaissance est fondée sur l’impartialité : pour qu’un jugement soit vrai, il faut que l’objet connu soit abordé par la raison, et non pas par les sentiments, il faut que ce que l’on dit de l’objet corresponde à l’objet réel (par exemple, le jugement « le ciel est plein de nuages » est vrai si et seulement si le ciel est effectivement rempli de nuages). 

[Rappel de l’argument de la 1e partie] Ainsi, la situation semble insoluble : se connaître soi-même paraît impossible car nous ne pouvons jamais assez prendre de distance par rapport à nous-mêmes pour nous juger en toute neutralité. 

[Transition]

Dans cette première partie de la réflexion, Aristote évoque les obstacles parsemés sur le chemin de la connaissance de soi. La connaissance de soi-même est-elle alors impossible ou l’auteur va-t-il, dans un deuxième temps de la réflexion, nous proposer une solution ?