Introduction
Lien avec les notions suivantes : technique, nature, liberté, temps
Point de départ : réflexion sur l’ultra fast fashion à partir d’un extrait de la vidéo suivante (11e-17e min) :
Lorsque nous achetons un vêtement en ligne à très bas prix, nous ignorons souvent le scandale humain, politique et écologique que cet acte banal masque. Car pour qu’un vêtement puisse être vendu quelques euros seulement, il faut le faire produire par une main d’œuvre peu chère. En d’autres termes, il faut faire travailler des employé·es sous-payé·es, exploité·es et souvent maltraité·es (environ 80 heures par semaine, 1 jour de repos par mois, dans des usines insalubres, avec un salaire d’environ dérisoire…). Les conditions Inhumaines de travail des employé·es du textile étaient apparues au grand jour lors de l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh en 2013 où plus de 1100 ouvrier·es sont retrouvé·es mort·es alors qu’iels avaient signalé le délabrement du bâtiment quelques jours avant.
Et l’impact écologique de ces productions est dramatique : les produits utilisés sont toxiques, restent stockés longtemps dans les vêtements, les vêtements sont de mauvaise qualité, et destinés à être jetés rapidement pour inciter à l’achat permanent (image des cimetières de vêtements au Chili ou en Inde).

Remarque : en droit français, l’obsolescence programmée est considérée comme un délit depuis 2015 et une loi de 2026 sur l’ultra fast fashion interdit les publicités pour les plateformes concernées et Leur impose un malus environnemental.
Mais pourquoi les employé·es acceptent-iels ces conditions de travail inhumaines? Souvent par nécessité, parce qu’iels n’ont pas le choix.
En effet, même si, en tant qu’européen·ne privilégié·e, nous pouvons avoir l’impression que nous pouvons choisir le métier que nous exerçons, notre système économique capitaliste repose sur un système d’exploitation à l’échelle mondiale que nous ne pouvons plus ignorer ( selon le rapport conjoint OIT/UNICEF de juin 2021, 160 millions d’enfants sont en situation de travail des enfants dans le monde, dont 79 millions effectuent des travaux dangereux ; l’esclavage moderne concerne quant à lui environ 50 millions de personnes, dont près de 12 millions d’enfants.
Et même lorsque nous sommes économiquement plutôt privilégié·es, même lorsque nous avons une relative liberté dans le métier que nous exerçons, le travail nous apparaît souvent comme une contrainte, une activité fatigante, qui limite notre temps d’épanouissement et nous réduit à la nécessité de satisfaire nos besoins élémentaires. Le travail nous apparaît même souvent comme une violence : lorsqu’une idée nous « travaille », c’est qu’elle nous tourmente ; lorsqu’une femme enceinte « entre en travail », c’est qu’elle va accoucher et ressentir d’atroces douleurs.
Pourtant, d’un autre côté, nous valorisons le travail comme une activité nécessaire, qui nous permet d’être indépendant·es, de nous émanciper des contraintes naturelles, qui exige de nous une réflexion préalable, un projet rationnel et une concentration d’énergie importante, et dans laquelle nous développons nos facultés, nos enrichissons nos liens sociaux, nous sommes utiles à la société.
Paradoxe :
Le travail apparaît à la fois comme une source de fierté, d’accomplissement, par laquelle nous nous distinguons individuellement et socialement, et comme une contrainte, une nécessité asservissante, source d’exploitation des vivants et des ressources naturelles.
Définitions :
- Travail = activité de production de biens et services utiles aux individus et à la société. Activité contrainte car nécessaire pour vivre (satisfaction des besoins). Idée d’effort et de mérite. Etymologie : hypothèse : du latin « tripalium » désignant un instrument de torture (étymologie discutée). En français, les synonymes du mot « travail » sont connotés négativement (besogne, labeur, corvée, tâche… : idée de peine, de fatigue. Variation linguistique : le mot anglais « work » renvoie plutôt à l’effort, l’oeuvre, la fabrication (connotation plus positive).
- Emploi = activité de travail socialement reconnu, déclaré, rémunéré et considéré comme productif.
- Technique = ensemble des savoir-faire et des moyens inventés et développés pour parvenir plus efficacement à des finalités données. Distinction entre outil (objet fabriqué et utilisé manuellement pour transformer une matière donnée) et machine (mécanisme complexe capable de fonctionner de façon quasi-autonome en transformant une énergie pour produire un effet).
- Nature = notion polysémique, à distinguer selon trois sens au moins : l’ensemble de ce qui existe et se développe sans intervention humaine (opposition à l’artifice et à la culture (c’est la « physis » grecque, opposée à la « technè »)); l’essence d’une chose, ce qu’elle est fondamentalement (exemple de « la nature humaine ») ; l’ensemble des milieux, des écosystèmes et des vivants (« protéger la nature »).
Problématique
Alors que le travail apparaît comme une valeur et une source d’accomplissement personnel, ne doit on pas cependant reconnaître qu’il peut aussi apparaître comme la plus asservissante des contraintes, conduisant à l’exploitation des êtres humains et de la nature en général?
I) Le travail est une activité qui nous permet de développer nos facultés, de développer notre sens de l’effort et de définir notre identité
A) Le développement de nos facultés par le travail et l’idée de mérite
En son sens général, le travail est une nécessité vitale car il est l’ensemble des activités garantissant la satisfaction de nos besoins.
Mais le travail exige des individus qu’ils fournissent des efforts pour qu’ils parviennent à un but qu’ils s’étaient préalablement fixé, qu’ils se confrontent à une matière ou des processus naturels pour les transformer. En ce sens, le travail est paradoxalement libérateur : certes il relève de la nécessité, mais cette activité permet de se libérer de certaines contraintes naturelles, et permet de s’épanouir en développant ses facultés intellectuelles, physiques et en se reconnaissant dans les produits finis.
Exemples : les artisan·es peuvent par exemple reconnaître leur trace dans leur production, être fier·es du travail accompli ; les élèves sont plus valorisé·es lorsqu’iels ont fourni des efforts et un travail conséquent pour réussir leurs devoirs…

En tant qu’activité qui émane de nos efforts et permet le développement de nos facultés, le travail est au fondement de l’idée de mérite. Or, cette idée de mérite est culturellement assez récente. En effet, c’est seulement à partir du 18e siècle, siècle des Lumières, que nait l’idée d’une distinction des individus, non par leur naissance ou leurs qualités innées, mais par la somme d’efforts qu’iels sont capables de fournir pour parvenir à un résultat.
Selon le philosophe et sociologue Max Weber, la naissance du travail comme valeur est intrinsèquement liée au protestantisme, le travail devenant une mission que Dieu confie aux humains sur Terre. Se développe alors le concept allemand de « beruf », qui désigne la « vocation », terme que l’on emploie souvent de nos jours pour évoquer les « métiers-passions » et parfois malheureusement aussi pour justifier le fait de ne pas compter ses heures de travail.
Au 19e siècle, le travail devient l’activité libératrice par excellence, celle par laquelle les êtres humains se distinguent des autres espèces grâce à l’intelligence et à la conscience qu’ils révèlent à travers leur activité laborieuse. Le travail est donc opposition à la nécessité, refus de subir une contrainte imposée, et transformation d’une contrainte en moyen de révélation de soi. La majorité des penseurs occidentaux du 19e siècle font du travail le fondement de la vie et de la hiérarchie sociale, et le moyen par lequel les individus prennent conscience d’eux-mêmes. Or, les penseurs réservent le privilège de ce mouvement de prise de conscience de soi par le travail à l’espèce humaine, toutes les autres espèces vivantes étant réduites à des activités instinctives assurant la satisfaction de leurs besoins. S’établit alors l’idée d’une supériorité de l’espèce humaine par rapport à toutes les autres espèces vivantes, à partir du critère du travail notamment. En ce sens, seul l’être humain semble être capable de maîtriser la nature par son travail, de s’émanciper des contraintes naturelles et de gagner ainsi en liberté. Cf. Cours sur la nature.
Même si le philosophe Karl Marx est bien plus connu pour sa critique des conditions de travail dans le système économique capitaliste d’exploitation des ouvriers que pour sa valorisation de l’activité de travail, il est héritier de la philosophie de Georg Wilhelm Friedrich Hegel. Karl Marx associe le travail à l’existence humaine au sens fort du terme, au seul moyen d’humanisation et d’épanouissement de l’être humain. Cette thèse était notamment développée par Hegel dans la Phénoménologie de l’esprit (1807), dans ce que l’on appelle « la dialectique du maître et de l’esclave » : Hegel montre qu’en travaillant pour son maître, l’esclave prend conscience de lui-même et se libère.
Karl Marx, Le Capital, livre I, 3e section, chapitre 7 (1867) : « Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis à vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. »
Remarque : l’éthologie contemporaine vient nuancer cette idée d’une absence de calcul et de travail dans les constructions animales : les abeilles, araignées, termites, oiseaux… ont une connaissance pousée de leur environnement, qui leur permet une parfaite adaptation et une optimisation de leurs constructions. Ces constructions animales sont même prises comme modèle pour les constructions humaines (= biomimétisme).
Cf vidéo youtube : « Animal Architects: Amazing Animal Engineering! »
Nous héritons aujourd’hui de cette idée de travail comme moyen pour maîtriser la nature, comme marque distinctive des individus entre eux et comme source absolue de mérite individuel, et nous évoluons dès notre plus jeune âge dans l’idéologie selon laquelle « quand on veut on peut », qu’il suffit de travailler et de « se donner les moyens » pour obtenir ce que l’on désire. L’école républicaine française, telle qu’elle apparaît au 19e siècle, est fondée sur cet idéal méritocratique. Actuellement, l’invitation à travailler tend à s’étendre à toutes les sphères de notre existence : du milieu professionnel, elle s’étend au milieu sportif, personnel, psychologique, social… En ce sens, l’industrie du « développement personnel » ne cesse d’insister sur la liberté et le pouvoir individuels de travailler, de se donner à 100% pour donner « la meilleure version de soi-même ».
A l’inverse, celles et ceux qui travaillent peu ou ne travaillent pas sont considérés comme des feignant·es, des paresseux·ses, des fainéant·es, des assisté·es qui vivent grâce au travail fourni par autrui. Exemple des débats actuels sur la GenZ qui « ne veut pas travailler ».
B) La valorisation sociale du travail : l’indépendance, l’interdépendance et la création de liens sociaux
Le travail ne se joue pas seulement au niveau du développement personnel. Il contribue à notre identification au sein d’un groupe et constitue le coeur de notre réseau de sociabilité.
Le travail joue aussi un rôle central pour le fonctionnement de la société elle-même. D’abord parce qu’en travaillant, les individus se reconnaissent mutuellement comme sujets. Mais aussi parce que la répartition des tâches au sein de la société est indispensable à l’équilibre collectif. L’importance de la répartition des tâches et des métiers est pensée dès l’Antiquité (cf. Platon, La République II : dans la cité, chacun doit faire ce pour quoi il est « naturellement doué »). C’est ce que l’on appelle la division sociale du travail.
La division sociale du travail a ainsi des effets sociaux fédérateurs. Selon Emile Durkheim, elle crée une « solidarité organique » entre des individus différents qui ont besoin les uns des autres. Cette « solidarité organique », qui caractérise selon lui les sociétés modernes, vient remplacer la « solidarité mécanique » des sociétés traditionnelles, qui n’était pas fondée sur l’interdépendance mais sur la ressemblance des individus entre eux.
Mais une dimension supplémentaire s’ajoute à partir du 18e siècle, notamment avec le développement du capitalisme et du système productiviste. En effet, grâce au développement de nouvelles techniques et à l’évolution industrielle que connaît l’Europe, il devient possible de produire plus en moins de temps. Ce gain en efficacité s’opère par une nouvelle division du travail, à l’échelle de l’atelier puis de l’usine de production : plutôt que de laisser à une personne la charge de l’intégralité des étapes du processus de fabrication d’un produit, les étapes sont désormais divisées en tâches plus simples et réparties entre plusieurs personnes qui accomplissent toujours les mêmes taches. Cette division dite « technique » du travail permet de gagner en efficacité, en habileté, et augmente surtout considérablement la productivité.
Dans la pensée de l’économiste Adam Smith, considéré comme le père fondateur du libéralisme économique, le travail reste une peine, mais il est pensé comme le principal facteur de production, le critère qui donne sa valeur aux objets, et le ciment du lien social. Dans son oeuvre Recherches sur la nature et les causes de la Richesse des nations (1776), il pointe les effets de la division du travail en prenant un exemple resté fameux : la manufacture d’épingles. Un ouvrier seul pourrait à peine produire une épingle dans sa journée alors que dans une usine, en divisant la fabrication en 18 opérations, on pourrait produire 48 000 épingles par jour. Adam Smith explique cela par trois raisons principales : « premièrement un accroissement d’habileté chez chaque ouvrier individuellement ; deuxièmement l’épargne de temps qui se perd ordinairement quand on passe d’une espèce d’ouvrage à une autre ; et troisièmement l’invention d’un grand nombre de machines qui facilitent et abrègent le travail, et qui permettent à un homme de remplir la tache de plusieurs ».
A regarder : documentaire Arte de Stan Neuman, Le temps des ouvriers. Sur la division technique du travail : chapitre 1/4 (à partir de la 30e minute).
Remarque : Adam Smith avait lui-même vu les dimensions néfastes de cette division technique du travail car, en passant sa vie à « exécuter un petit nombre d’opérations simples », l’ouvrier·e risque de devenir « stupide » et « ignorant ». En compensation, Adam Smith réclamait une instruction publique financée par l’Etat.
Enfin, le fait d’avoir un emploi est source d’indépendance, à l’égard des contraintes naturelles, mais aussi par rapport aux autres êtres humains. Car assurer soi-même la possibilité de satisfaire ses besoins, c’est se permettre d’acquérir une certaine autonomie par rapport à autrui. Cette indépendance, par l’emploi salarié, est notamment pointée comme un enjeu central pour les féministes européennes au cours du 20e siècle. Selon la philosophe Simone de Beauvoir, la libération des femmes à l’égard des tâches domestiques doit passer par leur émancipation matérielle et financière. Car dans le modèle familial bourgeois traditionnel, la femme au foyer fait l’ensemble des taches domestiques sans jamais être valorisée, et en dépendant entièrement de leur mari pour vivre. Ce qui les empêche très concrètement et matériellement d’être libres et indépendantes. Le travail salarié apparaît donc pour elles indispensable pour qu’elles puissent affirmer leur légitimité et prouver l’égalité par rapport aux hommes qui leur est niée.
Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe (1949): « C’est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle ; c’est le travail qui seul peut lui garantir une liberté concrète. Dès qu’elle cesse d’être une parasite, le système fondé sur sa dépendance s’écroule ; entre elle et l’univers, il n’y a plus besoin d’un médiateur masculin.»
En complément, réflexion sur la considération du « travail domestique » à partir du débat entre Simone de Beauvoir et Bell Hooks
C) La valeur-travail
Historiquement, la valorisation du travail comme fin en soi est donc relativement récente car le travail a longtemps été considéré comme une contrainte, voire comme une punition.
La naissance du travail comme valeur est notamment liée à l’essor du protestantisme qui, contrairement au catholicisme qui voyait dans le travail une punition, instaure le travail comme un devoir. Dans l’Ethique protestante et l’Esprit du capitalisme, le philosophe et sociologue Max Weber étudie l’éthique protestante, surtout calviniste, fondée sur les valeurs de travail, d’épargne et de discipline. Il montre comment, dans les sociétés où le protestantisme était influent (les sociétés scandinatives, germaniques et britanniques notamment), le travail était considéré comme un des piliers de la prospérité nationale. Il en déduit que l’éthique protestante a fortement contribué à l’essor du capitalisme.
A partir du 19e siècle, et surtout au 20e siècle, le travail est devenu synonyme de bonheur et de libération individuelle, et ce même si l’expérience de la majorité des travailleurs renvoie à la souffrance plutôt qu’à l’épanouissement. De nos jours encore, le fait de travailler est en lui-même valorisé, le fait de bien gagner sa vie dans un emploi est une marque de réussite, la fatigue liée au surplus de travail est considérée comme saine, et le rejet du travail est dénigré comme une forme de paresse. D’ailleurs, nos activités de la vie quotidienne sont souvent décrites comme des formes de travail pour être valorisées en tant qu’elles exigent de nous des efforts, et nous distinguent ainsi des « paresseux·ses » (exemples : travailler la course à pied pour préparer un marathon, travailler sa guitare…).
Selon le philosophe Jacques Ellul, le travail a été instauré comme valeur suprême par la bourgeoisie à partir du 18e siècle, pour justifier sa domination économique, mais aussi pour justifier l’exploitation du travail des ouvriers. Le travail est alors devenu « le prix du bonheur » (expression utilisée par Jacques Ellul dans son oeuvre Métamorphose du bourgeois).
Transition
Mais ce critère du travail est il vraiment fiable et juste pour définir et distinguer les individus? Peut-on vraiment dire qu’une femme qui n’a pas d’emploi parce qu’elle s’occupe de son foyer ou qu’une personne retraitée impliquée dans une association qu’elles ne « travaillent » pas? Peut-on justifier l’exploitation et l’épuisement au travail sous prétexte que le fait même de travailler est en soi source de valeur? Et que le seul avenir souhaitable pour la société est de poursuivre dans une dynamique de croissance de la production alors même que la crise écologique exige de sortir de toute urgence de cette logique?
II) Cependant, le travail est une contrainte, souvent pénible et potentiellement aliénante
A) L’aliénation dans le travail mis au service de la productivité
Même si le travail a une dimension libératrice (cf. I), il est aussi et avant tout une activité contraignante, pénible, et parfois même source de souffrances (exemple : travail des paysan·nes et agriculteurices, souvent physiquement éreintant). Pour diminuer ces souffrances, l’usage et le développement d’outils techniques de plus en plus perfectionnés semble précieux car il est bien plus efficace et moins laborieux de vendanger des parcelles de vignes avec des machines à vendanger que de le faire à la main, pied par pied. En ce sens, les progrès techniques devraient permettre de libérer peu à peu le travail, en soulageant l’activité elle-même, et en libérant du temps hors du temps de travail.
Dès l’Antiquité, le philosophe Aristote rêvait, grâce à l’invention d’ « outils animés », de pouvoir libérer les esclaves de leur travail asservissant… Il rêvait donc de machines, de « robots » (terme tchèque forgé par l’écrivain Karek Capek pour désigner le travail forcé, la corvée).
Remarque : dans l’Antiquité grecque, le travail au sens de l’ensemble des activités nécessaires à la satisfaction de nos besoins, était considéré comme avilissant, voire déshumanisant, à tel que les Grecs considéraient que l’humanité ne pouvait s’accomplir qu’en dehors du travail, dans la pratique de la philosophie, la participation à la politique et dans la vie contemplative (cf. III : concept d’oisiveté).
Aristote, Politiques I, 4 : « Les instruments sont soit inanimés soit animés, par exemple pour le pilote le gouvernail est un instrument inanimé, alors que le timonier est un instrument animé (car l’exécutant dans les différents métiers entre dans la catégorie de l’instrument) ; de même aussi un bien que l’on a acquis est un instrument pour vivre, la propriété familiale est une masse d’instruments, l’esclave est un bien acquis animé et tout exécutant est un instrument antérieur aux instruments (qu’il met en œuvre). Si chaque outil pouvait exécuter de lui-même sa fonction propre (…) le chef d’atelier n’aurait plus besoin d’aides, ni le maître d’esclaves ».
Or, le rêve d’Aristote s’est réalisé : les machines autonomes Qu’il imaginait se sont développées depuis le début des révolutions industrielles, des machines à vapeur aux ordinateurs les plus rapides et perfectionnés.
Pourtant, sommes-nous pour autant libéré·es du travail? Avons-nous pour autant plus de temps en dehors du travail?
Non, et même au contraire… Nous restons obsédé·es par le travail, épuisé·es par le travail, réduisons souvent notre vie à notre emploi, mettant à l’écart le reste et il existe encore dans le monde des formes d’esclavage et d’exploitation inacceptables.
Comment expliquer ce terrifiant paradoxe?
Le philosophe et journaliste socialiste du 19e siècle Paul Lafargue propose une hypothèse de réponse, en faisant directement référence au rêve formulé par Aristote quelques siècles avant dans Les Politiques.
Paul Lafargue, Le droit à la paresse : « Le préjugé de l’esclavage dominait l’esprit de Pythagore et d’Aristote», a-t-on écrit dédaigneusement ; et cependant Aristote prévoyait que «si chaque outil pouvait exécuter de lui-même sa fonction propre (…) le chef d’atelier n’aurait plus besoin d’aides, ni le maître d’esclaves ». Le rêve d’Aristote est notre réalité. Nos machines au souffle de feu, aux membres d’acier, infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement d’elles-mêmes leur travail sacré ; et cependant le génie des grands philosophes du capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des « activités sordides » et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté. »
Réflexion : Comment expliquer l’enthousiasme de Paul Lafargue dans le contexte historique dans lequel il écrivait ce texte? Paul Lafargue n’idéalise-t-il pas les machines en oubliant de penser leur effet transformateur et néfaste sur le travail lui-même?
Il apparaît que les machines n’ont pas libéré le travail, car le progrès technique s’est accompagné d’un changement de la nature des outils, et du travail lui-même.
Expliquons : au départ, les outils techniques sont fabriqués pour prolonger la main des êtres humains, et faciliter leurs gestes en en diminuant la pénibilité. Selon le philosophe Henri Bergson, l’humain peut justement être défini par cette inventivité technique infinie qui lui permet de se libérer des contraintes naturelles et de développer ses facultés : l’humain est « homo faber ». En perfectionnant de plus en plus les outils, les êtres humains ont crée des machines capables d’être autonomes, c’est-à-dire d’effectuer par elles-mêmes des mouvements et de « travailler » à un rythme très élevé.
Cela aurait donc pu libérer des êtres humains de leur labeur contraignant, et pourtant cela a plutôt conduit à renforcer leur asservissement. Pourquoi?
Parce que les machines, en usine notamment, n’ont pas été utilisées dans le but de soulager les êtres humains, mais pour augmenter la productivité et suivant un objectif de rentabilité. La nature du travail a alors été radicalement transformée : alors qu’un artisan·ne dans son atelier passait du temps et fournissait des efforts pour produire son oeuvre, les travailleur·ses en usine sont réduit·es à des taches parcellaires et répétitives, soumis·es à la cadence des machines programmée pour produire plus, en moins de temps. Ainsi, alors que l’artisan·ne maîtrisait un savoir faire et pouvait travailler à son rythme, les travailleur·ses en usine sont soumis·es à la cadence de la machine.


Les effets sont dévastateurs, le travail devient aliénant (« alienus » = étranger).
En quels sens le travail est-il devenu aliénant?
- L’ouvrier·e est réduit·e à faire des taches répétitives à une cadence tellement élevée qu’iel ne peut plus penser à ce qu’iel est en train de faire
- L’ouvrier·e ne se reconnaît absolument plus dans le produit fini, dont iel n’a contribué qu’à une infime partie.
- L’ouvrier·e ne tire aucun bénéfice du produit qu’iel a contribué à créer. Seul le patron bénéficie de la plus-value de la vente du produit.
- L’ouvrier·e n’a plus besoin de savoir-faire pour exercer son activité. Iel est donc remplaçable
- Les ouvrier·es ne peuvent plus avoir d’interactions entre eux à cause de la cadence, de l’isolement et du bruit de l’usine, le travail perd sa dimension de sociabilité
- L’ouvrier·e est tellement fatigué·e qu’iel ne peut plus avoir de vie en dehors du travail
Karl Marx, Manuscrits de 1844 : « Or, en quoi consiste la dépossession du travail? D’abord, dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son être; que, dans son travail, l’ouvrier ne s’affirme pas, mais se nie; qu’il ne s’y sent pas satisfait, mais malheureux; qu’il n’y déploie pas une libre énergie physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. C’est pourquoi l’ouvrier n’a le sentiment d’être à soi qu’en dehors du travail; dans le travail, il se sent extérieur à soi-même. Il est lui quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il n’est pas lui. Son travail n’est pas volontaire, mais contraint. Travail forcé, il n’est pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. La nature aliénée du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, on fuit le travail comme la peste. Le travail aliéné, le travail dans lequel l’homme se dépossède, est sacrifice de soi, mortification. Enfin, l’ouvrier ressent la nature extérieure du travail par le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas; que dans le travail l’ouvrier ne s’appartient pas à lui-même, mais à un autre. »
La philosophe Simone Weil voudra faire l’expérience du travail ouvrier. Dans La condition ouvrière (1951), elle raconte ses journées à l’usine. Selon elle, deux facteurs contribuent à l’aliénation : la cadence de travail, qui empêche de penser (elle oppose la « cadence » des machines au « rythme » du geste libre), et les ordres reçus qui détruisent la liberté.
Simone Weil, Oeuvres complètes, « Expérience de la vie d’usine » (1937) : « L’ouvrier ne sait pas ce qu’il produit, et par suite, il n’a pas le sentiment d’avoir produit, mais de s’être épuisé à vide. Il dépense à l’usine, parfois jusqu’à l’extrême limite, ce qu’il a de meilleur en lui, sa faculté de penser, de sentir, de se mouvoir ; il les dépense puisqu’il en est vidé quand il sort ; et pourtant il n’a rien mis de lui-même dans son travail, ni pensée, ni sentiment, ni même, sinon dans une faible mesure, mouvements déterminés par fois, ordonnés par lui en vue d’une fin. Sa vie même sort de lui sans laisser aucune trace autour de lui ».
Comment expliquer que le travail soit devenu à ce point aliénant? En quoi le travail salarié ressemble-t-il finalement à une forme d’esclavage?
Avec les révolutions industrielles, qui traversent l’Europe à partir du 18e siècle, le développement technique des machines, notamment de la machine à vapeur, a connu un essor considérable. Or, ce progrès technique s’est opéré dans un contexte économique particulier : l’expansion de l’économie capitaliste, en Europe et dans le monde à travers la multiplication des colonies européennes. Le capitalisme étant fondé sur l’accumulation des biens et des richesses, le moteur du développement technique a moins été le bien-être collectif que l’enrichissement individuel, et son but a été centré autour de l’impératif d’une productivité croissante et indéfinie.
En cela, le développement des machines n’a pas été utilisé pour soulager le travail productif et libérer du temps pour les ouvrier·es, mais pour produire plus.
C’est pour cela que le travail productif a complètement changé de nature mais aussi de sens : les travailleur·se n’ont plus à produire un objet dans son entièreté, mais la production d’un objet est divisée en des tâches simples et rapides que les travailleur·ses doivent répéter toute la journée. Les ouvrier·es n’ont plus à être qualifié·es, iels sont donc facilement remplaçables. Cette division du travail permet d’augmenter les rendements et de diminuer les coûts de productions. Le capitaliste, à la tête du système, vend les objets plus chers qu’ils ne lui ont coûté à produire : c’est la plus-value. La plus-value ne profite pas aux travailleur·ses (sa paie ne change pas, quels que soient les bénéfices de l’entreprise).
Selon Karl Marx, les travailleur·ses deviennent de plus en plus misérables, et les capitalistes s’enrichissent de plus en plus, ce qui mènera nécessairement à une révolution des ouvrier·es pour abolir ce système.
Cette différence entre l’artisan·e fier·e de son ouvrage et le simple exécutant sera reprise dans Condition de l’homme moderne (1958) par la philosophe Hannah Arendt, qui distingue dans ce qu’elle appelle la « vita activa », trois activités humaines fondamentales :
- le travail, qui répond au cycle sans fin de la nécessité vitale : produire, consommer, recommencer, et dont rien ne demeure
- l’œuvre, par laquelle l’homo faber fabrique un monde durable d’objets qui nous survivent
- l’action, l’activité proprement politique par laquelle les humains se révèlent les uns aux autres.
L’artisan·e qui « reconnaît sa trace dans sa production » se tient du côté de l’œuvre ; l’ouvrier·e de la chaîne, réduit·e au cycle productif, du côté du travail. Hannah Arendt formule aussi, dès le prologue de son texte, son inquiétude: l’avènement d’« une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire».
Mais au cours des 19e et 20e siècles, les ouvrier·es, notamment en se réunissant et en faisant porter leurs revendications par les syndicats, ont progressivement gagné en droits et leurs conditions de travail se sont peu à peu améliorées. On pourrait alors se dire que les conditions de travail sont aujourd’hui bien meilleures qu’elles ne l’étaient auparavant, et que la protection juridique des travailleur·ses leur a permis de gagner en qualité de vie.
Est-ce vraiment le cas?
Non, du moins pas totalement. Le travail s’est transformé, les failles juridiques ont été exploitées dans leurs moindres détails, et aucun droit acquis par le passé ne l’est définitivement, malheureusement.
Tout d’abord, nous pouvons souligner que l’exploitation des travailleur·ses n’a pas disparue mais a été exportée dans d’autres pays, dits du « tiers monde », souvent anciennes colonies, car le capitalisme a besoin de ce système d’exploitation pour perdurer et se renforcer. Le problème de l’aliénation des ouvrier·es est d’autant plus dramatique qu’il se pose dans des pays où aucune législation ne les protège, et où les conséquences écologiques de l’industrialisation et de la crise globale dévastent les populations et écosystèmes.
Exemples : travail des enfants dans les mines d’or au Burkina Faso; travail des mineurs qui récoltent du cobalt au Congo ; travail des ouvriers pour le projet Neom en Arabie Saoudite…
Ensuite, il est important de souligner que le travail agricole et ouvrier n’a pas disparu dans les pays occidentaux, où les conditions de travail paraissent pourtant bien meilleures.
Exemple : dans le domaine de la grande distribution (Cf. Témoignages employés Lidl Cash investigation à partir de la 17e minute) ou dans les abattoirs.
Enfin, le travail employé s’est transformé, et de nouvelles formes d’aliénation ont émergé. Exemples : l’auto-entreprenariat ; le télétravail …
Ainsi, de nouvelles formes d’exploitation et de déshumanisation dans le travail émergent et se renouvellent sans cesse. Exemple : travailleurs·ses de l’ombre qui nourrissent les algorithmes des intelligences artificielles ou qui modèrent les contenus des réseaux sociaux.
B) L’exploitation des vivants et de la nature dans le travail
L’essence du capitalisme, c’est le profit. Or, cela passe par la rentabilisation à toutes les étapes du processus de production.
A l’esclavage contemporain, s’ajoute d’autres mécanismes d’exploitation dans et par le travail.
Tout d’abord, une forme d’exploitation au travail longtemps négligée est l’exploitation du travail domestique, souvent fait par les femmes. Ce travail des femmes est considérable, dénigré et complètement invisibilisé. Il n’est souvent même pas considéré comme une forme de travail car il n’est pas salarié et s’effectue quotidiennement, dans la sphère privée et domestique. Or, le travail domestique (ménage, cuisine, soin des enfants…) est une répétition de gestes quotidiens physiquement éreintants. L’isolement domestique, l’absence de salaire ne permettent aux femmes aucune reconnaissance sociale et aucune indépendance financière par rapport aux hommes qui bénéficient de tous les avantages du travail salarié, sans avoir à subvenir leurs besoins. Là où l’emploi salarié est un travail productif, le travail domestique est un travail reproductif, condition de la possibilité du premier. Ce constat de l’exploitation des femmes dans leur propre foyer a ainsi conduit certaines féministes comme Silvia Federici à exiger un salaire domestique. Ce salaire serait une façon de changer la nature du travail de soins et de souligner qu’il s’agit d’un travail en soi. Le travail domestique doit selon elle être considéré comme une activité rémunérée, dans la mesure où il contribue à la production du travail et produit du capital, rendant ainsi possible toute autre forme de production.
Mais est-ce une véritable solution? Le risque d’une telle mesure est de justifier que les femmes restent au foyer, qu’elles continuent à être invisibilisées, que les inégalités de genre persistent et que l’économique s’insère dans la sphère privée. Le travail domestique ne produit aucune valeur d’échange, il s’épuise en lui-même quotidiennement. Il n’est donc pas directement comparable aux autres formes d’emploi.
Mais les femmes ne sont pas les seules exploitées dans le système capitaliste. En effet, les autres êtres vivants le sont aussi (exemple des vaches laitières, exploitées pour produire le plus de lait possible : dans les élevages industriels, elles sont mal nourries, subissent des injections d’hormones de croissance, sont séparées de leurs veaux à la naissance, isolées les unes des autres…) (cf. Vidéos de l’association L214 : attention aux images chocantes).
A regarder : documentaire Arte L’usine des animaux :
https://educ.arte.tv/program/l-usine-des-animaux
De façon plus générale, le productivisme capitaliste repose sur l’extractivisme, lequel suppose que la nature est considérée comme un stock de ressources inertes indéfiniment exploitables.
C) Les effets destructeurs d’une société obsédée par le travail
L’obsession pour la valeur-travail s’est développée très récemment, au cours du 20e siècle, et elle ne se constate que dans les sociétés industrielles productivistes.
Or, cette obsession pose un grand nombre de problèmes, autant au niveau politique et social qu’au niveau psychologique individuel.
Tout d’abord, le travail employé étant valorisé comme tel, travailler « «toujours plus » a tendance à être non seulement valorisé mais aussi exigé des travailleur·ses. Le nombre de « burn out » a ainsi considérablement augmenté ces dernières décennies.
A l’inverse, dans nos sociétés où le travail au sens de l’emploi rémunéré est utilisé pour définir la valeur des individus, alors celles et ceux qui ne « travaillent » pas, autrement dit les « chômeur·ses », sont socialement dénigré·es et exclu·es, pour leur prétendue « feignantise » ou « fainéantise ». Déjà difficile, leur situation est ainsi aggravée par le jugement social, qui conduit à mépriser de plus en plus leur paresse, et à diminuer de plus en plus les aides à celles et ceux qui sont considéré·es comme « assisté·es ».
Ainsi, l’obsession pour la valeur travail conduit de nombreuses personnes à accepter un ou plusieurs emplois qui n’ont pas de sens, juste pour ne pas subir cette exclusion sociale. C’est notamment ce qu’étudie le philosophe David Graeber à travers son concept de « bullshit job » .
Mais en quoi l’obsession pour la valeur-travail est elle fondamentalement critiquable?
- Elle a des effets dévastateurs sur les individus et la société
- Elle réduit le travail à l’emploi salarié, méprisant ainsi toutes les formes de travail rendues invisibles alors qu’elles sont indispensables au fonctionnement de la société.
- Elle est fondée sur une hiérarchie des emplois établie à partir de critères arbitraires : les emplois les mieux payés et valorisés socialement ne sont pas nécessairement ceux qui sont les plus utiles à la société.
- Elle est fondée sur l’illusion du mérite, idée selon laquelle il suffirait de se donner les moyens pour faire les études et obtenir l’emploi et la place dans la société que l’on désire. Or, cette idée est illusoire en ce sens qu’elle néglige les données sociologiques qui bloquent l’ascension sociale, et qu’elle culpabilise les individus qui n’y parviennent pas en leur faisant croire que c’est de leur faute.
- Elle n’est pas compatible avec le progrès technologique qui incite à remplacer de plus en plus d’emplois par des machines, robots et intelligences artificielles, bien plus efficaces que les êtres humains pour certaines taches, sans proposer de transformation sociale et professionnelle alternative (par exemple la création d’emplois dans les domaines de la santé, du soin, de l’éducation…).
- Elle est dangereuse dans le contexte actuel de crise écologique, puisqu’elle est directement associée à une idéologie de la croissance économique et de l’ultra consommation qui ne peut plus être soutenue lorsque les ressources naturelles se réduisent drastiquement.
A lire en complément : Friedrich Nietzsche, Aurore §173 « Les glorificateurs du travail » : le travail « du matin au soir » est « la meilleure des polices ».
Friedrich Nietzsche, Aurore §173 : « Au fond, ce qu’on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis ! épouvante ! »
III)Redonner au travail sa place : l’équilibre entre travail et oisiveté
A) Revaloriser les différentes formes de travail
Conformément au principe de division sociale du travail, le fonctionnement d’une société repose sur la répartition des tâches entre les individus. Dans ce système, il peut nous sembler évident que la valorisation et la reconnaissance des différents emplois sont directement correlées à leur utilité sociale et que toute forme de travail est socialement valorisée (même l’engagement associatif qui est un travail bénévole par exemple).
Mais est-ce le cas?
La mise à l’arrêt de la société au début de la crise du covid 19 nous a plutôt révélé inverse : ce sont les aides-soignant·es, infirmier·es, caissier·es, éboueur·ses, hommes et femmes de ménage… qui ont été les « travailleurs·ses essentiel·les ». Or, ces emplois font partie des métiers les moins bien payés et les plus dénigrés socialement.
Dans son ouvrage Ce que nos salaires disent de nous, l’économiste et philosophe Baptiste Mylondo s’oppose à l’idée de mérite salarial et dénonce le déficit de considération des métiers les plus pénibles et les plus utiles. Il déconstruit le mythe selon lequel les salaires les plus élevés , des chef·fes d’entreprise par exemple seraient justifiées par les responsabilités, la pression, les risques qu’iels prennent, en montrant que tous les métiers comportent ses dimensions (les responsabilités, la pression et les risques que prennent une assistante maternelle ou un·e infirmier·e sont considérables aussi). Pour contrer de telles inégalités salariales, Baptiste Mylondo propose la mise en place d’un revenu reçu par tous·tes pour assurer la satisfaction de leurs besoins élémentaires, et un partage plus égalitaire des métiers et des tâches.
Remarque : pour assurer à tous·tes des conditions de vie dignes, plusieurs propositions sont discutées. On peut notamment distinger le revenu inconditionnel ou revenu de base, versé à tous·tes de la naissance à la mort sans condition et qui n’empêche personne d’avoir un emploi pour gagner un salaire supplémentaire et le salaire à vie qui serait lié à la qualification de la personne pour sortir progressivement du marché du travail.
Ces débats révèlent à quel point le travail, au sens de l’emploi, tient une place centrale dans nos vies, et il n’est sans doute ni souhaitable ni possible de le supprimer complètement.
De plus, les progrès technologiques et la disparition et/ou le remplacement d’un certain nombre d’emplois humains doivent nous amener à nous questionner collectivement et démocratiquement sur ce qui est important pour nous. En effet, contrairement à ce que certaines prédictions envisageaient, les emplois qui ont tendance à disparaître ne sont pas des emplois asservissants et avillissants mais plutôt des métiers épanouissants pour celles et ceux qui les exercent. Prenons l’exmple de l’IA : les premiers métiers remplacés sont des métiers de création comme les graphistes, les musicien·nes ou encore les traducteurices ou les écrivain·es. Mais souhaitons-nous vraiment que de tels emplois disparaissent?
B) Eloge de l’oisiveté
En lui-même, le travail n’est pas en lui-même une activité avilissante. Au contraire, il peut être une activité épanouissante, source de plaisir, de fierté, de lien social et de sentiment d’accomplissement. Le fait de se confronter à une matière qui nous résiste, de fournir des efforts pour obtenir des résultats, de créer des liens et une relation de coopération pour parvenir à un but et de sentir que nous jouons un rôle dans la société est en effet central dans nos existences.
Mais une des conditions pour que le travail soit source d’épanouissement et d’émancipation, c’est que notre existence ne s’y réduise pas , et que le temps de travail nous laisse du temps et de l’énergie hors du travail. Pour cela, l’usage des techniques, outils et machines, peut être d’une grande efficacité : si les outils techniques ne sont pas mis au service de la productivité, alors leur usage permet de gagner du temps, et donc de travailler moins et de travailler mieux.
C’est ce à quoi aspirait le philosophe Ivan Ilitch par son concept de « convivialité », terme qui peut paraître surprenant à propos d’objets inanimés mais qui renvoie aux effets que peuvent produire les outils : les outils sont « conviviaux » lorsqu’ils élargissent l’autonomie de leurs utilisateurices (exemples : le vélo, le pinceau, le téléphone…).
Ivan Illitch, La convivialité (1973) : « L’outil est convivial dans la mesure où chacun peut l’utiliser sans difficulté, aussi souvent ou aussi rarement qu’il le désire, à des fins qu’il détermine lui-même. L’usage que chacun en fait n’empiète pas sur la liberté d’autrui d’en faire autant. Personne n’a besoin d’un diplôme pour avoir le droit de s’en servir, on peut le prendre ou non. Entre l’homme et le monde, il est conducteur de sens, traducteur d’intentionnalité ».
A l’inverse, lorsque les outils deviennent puissants au point que l’on ne les contrôle plus et qu’il devient impossible d’y échapper, alors ils sont source d’asservissement.
Exemple de la perte de maîtrise actuelle de l’intelligence artificielle :
Pour analyse notre rapport au travail et prendre conscience de la dimension culturelle de sa représentation dans nos imaginaires collectifs, les apports de la science anthropologique sont précieux. En effet, l’anthropologie permet de se rendre compte que, dans certaines sociétés, le travail est considéré comme une activité nécessaire sans pour autant être une valeur phare et une fin en soi. C’est notamment le cas dans le peuple des Yanomanis, qui vit au Brésil et au Venezuela et l’ethnologue Pierre Clastres a étudié.
Pierre Clastres, La société contre l’Etat : «C’est toujours par force que les hommes travaillent au-delà de leurs besoins. Et précisément cette force-là est absente du monde primitif, l’absence de cette force externe définit même la nature des sociétés primitives. On peut désormais admettre, pour qualifier l’organisation économique de ces sociétés, l’expression d’économie de subsistance, dès lors que l’on entend par là non point la nécessité d’un défaut, d’une incapacité, inhérents à ce type de société et à leur technologie, mais au contraire le refus d’un excès inutile, la volonté d’accorder l’activité productrice à la satisfaction des besoins. Et rien de plus. D’autant que, pour cerner les choses de plus près, il y a effectivement production de surplus dans les sociétés primitives la quantité de plantes cultivées produites (manioc, maïs, tabac, coton, etc.) dépasse toujours ce qui est nécessaire à la consommation du groupe, ce supplément de production étant, bien entendu, inclus dans le temps normal de travail. Ce surplus-là, obtenu sans surtravail, est consommé, consumé, à des fins proprement politiques, lors des fêtes, invitations, visites d’étrangers, etc. L’avantage d’une hache métallique sur une hache de pierre est trop évident pour qu’on s’y attarde : on peut abattre avec la première peut-être dix fois plus de travail dans le même temps qu’avec la seconde ; ou bien accomplir le même travail en dix fois moins de temps. Et lorsque les Indiens découvrirent la supériorité productive des haches des hommes blancs, ils les désirèrent, non pour produire plus dans le même temps, mais pour produire autant en un temps dix fois plus court. »
Remarque : la thèse de Pierre Clastres a été nuancée ultérieurement, notamment sur l’évaluation de la quantité de travail nécessaire quotidiennement.
Ainsi, même si nous pouvons reconnaître au travail ses bianfaits, nous pouvons aussi revaloriser les activités qui ne sont pas du travail, au sens productif et matériel du terme.
En ce sens, ce que nous appelons l’oisiveté n’est- peut-être pas le vice des paresseux·ses, mais un temps primordial de réflexion, d’échanges, d’apprentissage, de création indispensables à tous·tes, autrement dit un temps de travail non productif.
Tel est d’ailleurs le sens du terme latin « otium » (loisir, épanouissement), opposé au terme « neg-otium ». En grec ancien, le loisir studieux était désigné par le terme « skholè », qui a donné notre mot « école » !
Remarque : l’oisiveté n’est pas le loisir au sens de pur divertissement, qui nous « vide l’esprit » et nous détourne de la réflexion sur les sujets importants. Au contraire, elle est un temps long, de concentration, d’efforts et de joie individuel et collectif (cf. Cours sur le temps).
Terminons alors sur ce texte enthousiasmant du philosophe et mathématicien Bertrand Russell :
Bertrand Russell, Eloge de l’oisiveté (1932): « Dans un monde où personne n’est contraint de travailler plus de quatre heures par jour, tous ceux qu’anime la curiosité scientifique pourront lui donner libre cours, et tous les peintres pourront peindre sans pour autant vivre dans la misère en dépit de leur talent. Les jeunes auteurs ne seront pas obligés de se faire de la réclame en écrivant des livres alimentaires à sensation, en vue d’acquérir l’indépendance financière que nécessitent les œuvres monumentales qu’ils auront perdues le goût et la capacité de créer quand ils seront enfin libres de s’y consacrer. Ceux qui, dans leur vie professionnelle, se sont pris d’intérêt pour telle ou telle phase de l’économie ou du gouvernement, pourront développer leurs idées sans s’astreindre au détachement qui est de mise chez les universitaires, dont les travaux en économie paraissent souvent quelque peu décollés de la réalité. Les médecins auront le temps de se tenir au courant des progrès de la médecine, les enseignants ne devront pas se démener, exaspérés, pour enseigner par des méthodes routinières des choses qu’ils ont apprises dans leur jeunesse et qui, dans l’intervalle, ce sont peut-être révélés fausses. Surtout, le bonheur et la joie de vivre prendront la place de la fatigue nerveuse, de la lassitude et de la dyspepsie. Il y aura assez de travail à accomplir pour rendre le loisir délicieux, mais pas assez pour conduire à l’épuisement. Comme les gens ne seront pas trop fatigués dans leur temps libre, ils ne réclameront pas pour seuls amusements ceux qui sont passifs et insipides. Il y en aura bien 1 % qui consacreront leur temps libre à des activités d’intérêt public, et, comme ils ne dépendront pas de ces travaux pour gagner leur vie, leur originalité ne sera pas entravée et ils ne seront pas obligés de se conformer aux critères établis par de vieux pontifes. Toutefois, ce n’est pas seulement dans ces cas exceptionnels que se manifesteront les avantages du loisir. Les hommes et les femmes ordinaires, deviendront plus enclins à la bienveillance qu’à la persécution et à la suspicion. Le goût pour la guerre disparaîtra, en partie pour la raison susdite, mais aussi parce que celle-ci exigera de tous un travail long et acharné. La bonté est, de toutes les qualités morales, celle dont le monde a le plus besoin, or la bonté est le produit de l’aisance et de la sécurité, non d’une vie de galériens. Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous sommes montrés bien bête, mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment. »
