Le temps et le bonheur

Introduction

Paradoxe contemporain : on a l’impression de ne jamais avoir assez de temps alors même que nous n’avons jamais eu autant de temps. Les conséquences sont innombrables : fatigue permanente, stress, burnout, impression d’être toujours en-deçà de ce qu’il faudrait faire…

L’urgence est aujourd’hui devenue la norme. Nous sommes toujours « pressés », cad littéralement « sous la pression » du temps qui passe et de l’impératif de productivité : notre temps doit être rentabilisé. Les injonctions professionnelles et sociales exigent que nous fassions toujours plus dans un temps toujours plus court. 

Pour le philosophe et sociologue Hartmunt Rosa (Aliénation et accélération, Vers une théorie critique de la modernité tardive), un tel rapport au temps est aliénant car nous devenons étrangers à nos propres activités, nous ne pouvons pas nous y épanouir, nous y reconnaître. Les emplois du temps et projets qui segmentent, organisent et optimisent notre temps, nous privent paradoxalement de tout temps libre. Nos « to do list » sont infinies. De nombreux individus témoignent de leur sensation de « passer à côté » de leur vie. Nous ne vivons plus dans le présent, mais plutôt dans l’anticipation permanente du futur, proche et lointain. 

Le philosophe Byung Chul Han part du même constat dans son ouvrage La société de la fatigue : il montre que nous sommes passés d’une société disciplinaire dans laquelle les contraintes viennent de l’extérieur, à une société de performance où les injonctions viennent des individus eux-mêmes. Il montre comment les injonctions à aller vite et à maximiser nos résutltas nous conduit à l’épuisement, à la précipitation, à l’hyperactivité et à la dispersion;

Cette peur et ce regret du temps qui passe toujours trop vite sont loin d’être nouveaux. En effet, le passage du temps nous apparaît d’abord comme effrayant : il est irréversible, destructeur et nous mène inexorablement vers la fin de nos existences. Nous sommes hanté·es par la peur de « ne pas avoir assez de temps ». Et parfois, paradoxalement, le fait d’avoir trop de temps nous angoisse aussi, si bien que nous remplissons sans cesse notre temps de mille activités.

Question : La conscience du temps qui passe est-elle compatible avec notre sérénité et notre bonheur ?

Définitions : 

  • Temps = notion polysémique très présente dans le langage courant (« en même temps », « je n’aurai pas le temps », « le temps passe vite », « il a fait son temps »…). Difficulté à définir clairement cette notion : le temps est à la fois évident par l’expérience que nous en avons et impossible à saisir (Saint Augustin, Confessions XI : «  Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je veux l’expliquer à qui me le demande, je ne le sais plus »). Première définition possible : le temps est la succession des changements dans la réalité.  Cette succession peut être observée (vieillissement) et mesurée objectivement par des instruments spéciaux (montres, horloges, calendriers…) mais est aussi perçue subjectivement par l’expérience personnelle et collective. La conscience du temps qui passe est intrinsèquement liée à l’existence humaine et à sa finitude (conscience que la mort est inéluctable). Cf. Sujet de réflexion possible : le temps existe-t-il en lui-même ou n’existe-t-il qu’à travers l’expérience que nous en faisons consciemment? La question fait débat : par exemple, pour Isaac Newton, le temps existe en lui-même, de façon absolue alors que pour le philosophe Emmanuel Kant au contraire, le temps n’existe pas en lui-même mais il est la forme « a priori » de notre sensibilité, c’est-à-dire une catégorie de notre entendement qui précède l’expérience et qui en est la condition de possibilité (nous ne percevons rien hors du temps). 
  • Bonheur = état de bien-être, stable et durable. Absence de souffrance, d’angoisse et plus généralement de passions tristes (colère, jalousie, tristesse…). Distinction entre plaisir (sensation de bien-être intense et éphémère à la satisfaction d’un désir) et bonheur (état de bien-être durable). Etymologie : l’ancien français « heur » vient du latin « augurium » qui signifie la chance. Cette étymologie implique que le bonheur serait lié au hasard et non à un choix, ce qui est philosophiquement débattu (cf; sujet de dissertation « dépend-il de nous d’être heureux·ses? »).

Problématique 

Alors que le temps apparaît d’abord comme un processus irréversible et incontrôlable qui angoisse les hommes et les réduit à leur finitude et au malheur, ne doit-on pas cependant reconnaître que le temps est aussi la condition de possibilité de nos actions, notre créativité et de notre bien-être ? 

I) La conscience du temps qui passe rend impossible notre bonheur 

A) Nous avons conscience que le temps est irréversible et destructeur, ce qui nous angoisse

Dans nos vies, l’expérience que nous avons du temps est d’abord celle du temps qui passe, ce qui se manifeste sous deux formes : cycliquement et linéairement. 

Au niveau cyclique, cela correspond à la répétition des jours, rythmée par le lever et le coucher du Soleil et des saisons, rythmée par la durée des journées, les changements de températures, les cycles végétaux… Les calendriers renforcent cette idée de cycle, en instaurant d’autres rythmes : les semaines, les mois, les années…

Lever de lune sur les montagnes à Isola, Alpes-Maritimes
Lever de Lune, Isola (Alpes Maritimes). Louise Clary
Cerisier en fleurs à Nikko, au Japon
Cerisier en fleurs à Nikko, Japon. Louise Clary

Mais tous ces cycles, même s’ils se ressemblent, s’enchaînent dans un sens linéaire et irréversible : chaque jour, chaque semaine, chaque saison, chaque année qui passe marque notre vieillissement et notre approche de la mort.

En divisant le temps en trois moments comme nous le faisons spontanément (passé/présent/futur), nous pouvons voir qu’à partir du moment où nous naissons, chaque seconde, minute, heure, jour, année passée s’inscrit dans notre passé et réduit le temps qu’il nous reste à vivre. 

Dans la mythologie grecque, le temps apparaît sous trois formes principales : Aion, Chronos et Kaïros : 

  • Aion est la divinité qui représente le temps cyclique et le cercle englobant le Cosmos. La sphère étant la forme parfaite, Eon symbolise l’éternité, notion que les Grecs distinguent radicalement du temps : le temps est la forme imparfaite et dégradée de l’éternité (définition du temps par Platon dans le Timée : « image mobile de l’éternité ». Contrairement à l’éternité, qui est immuable et incorruptible, le temps est inscrit dans l’univers sensible, soumis aux accidents, aux changements et au vieillissement). Cf. Représentations artistiques d’Aion retrouvées sur des plats et mosaïques romaines, souvent associé à l’Ouroboros (anneau autour duquel un serpent se mord la queue).
	Mosaïque romaine d’Aion, dieu du temps cyclique, Glyptothèque de Munich
Mosaïque d’Aion, Glyptothèque de Munich. Source : wikipédia
  • Chronos  est un dieu qui représente le temps le plus connu par les humains : le temps qui passe. Il est celui qui segmente le temps et décide de sa direction irréversible. Il incarne ainsi la destinée. A l’époque moderne, il est souvent représenté avec une paire d’ailes noires et un sablier. 
Chronos ailé tenant un sablier, tableau d’Artus Wolffort, XVIIe siècle
Artus Wolffort, Chronos (17e siècle). Source : wikipédia

Remarque : Chronos est souvent confondu avec Cronos (Saturne dans le mythe romain), un des Titans fils d’Ouranos et de Gaïa. Cronos apparait souvent avec une faucille, avec laquelle il a tranché le sexe de son père. Pour éviter la prophétie selon laquelle il sera détrôné par son fils, Cronos dévore ses enfants à leur naissance. Le seul qui parviendra à s’échapper est Zeus.  Cronos est souvent représenté en train de dévorer ses enfants.

Saturne dévorant un de ses fils, peinture de Francisco Goya
Francisco Goya, Saturne dévorant un de ses fils. Source : wikipédia
  • Kaïros désigne le moment opportun. Il est souvent représenté comme un dieu ailé. C’est un temps qualitatif dont nous parlerons dans le III.
Bas-relief du dieu grec Kaïros, d’après Lysippe
Lysippe, Bas relief du dieu Kaïros. Source : wikipédia

Ainsi, l’image du temps qui dévore tout sur son passage nous est familière. En effet, nous constatons quotidiennement, avec dépit voire avec dégoût, les effets du temps qui passe. Tout d’abord, les objets mondains se salissent, se dégradent, les corps morts se décomposent, et les corps vivants vieillissent.

Quelques illustrations :

  • Pierre Ronsard, Odes à Cassandre : « Cueillez, cueillez votre jeunesse ; Comme à cette fleur, la vieillesse fera ternir votre beauté »
  • Alphonse de Lamartine, Le Lac : « Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices ! Suspendez votre cours »
  • Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris : « Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. »
  • Leo Ferré, « Avec le temps va, tout s’en va »
  • Jacques Brel, « Les Vieux »
  • Natures mortes ou Vanités en peinture
Vanité au crâne et au sablier, Philippe de Champaigne
Philippe de Champaigne, Vanité. Source : wikipédia
Les Ambassadeurs de Hans Holbein, avec crâne en anamorphose
Hans Holbein, Les Ambassadeurs (crâne en anamorphose au sol)
Les Trois Âges de la femme, Gustav Klimt
Gustav Klimt, Les trois âges de la femme. Source : wikipédia

B) Nous ne savons pas vivre dans le présent

Même si intuitivement nous savons ce qu’est le temps, il est très difficile d’en définir le concept. Dans notre culture, nous pensons un temps comme un fil, se déroulant du passé vers le futur, en passant par le présent (l’image du fil du destin apparaît notamment dans les mythologiques grecque et romaine avec la figure des Moires et des Parques).

En donnant ainsi au temps un sens linéaire, nous prenons conscience du sens de notre existence : le passé se gonfle alors que le futur se réduit de plus en plus, inéluctablement. L’échéance de notre mort nous affole car son arrivée est certaine et de plus en plus proche. L’obsession de la mort et la conscience du temps qui passe nous réduit à un présent misérable, fait de remords, de regrets, d’attente, d’espoir et d’appréhension. 

Blaise Pascal Pensées (br. 172) : « Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver. Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens, le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »

L’être humain est donc condamné au malheur : le seul moment où l’humain pourrait être heureux est le présent, mais il n’y pense presque pas, hanté par son passé et obnubilé par un avenir où il n’est même pas sûr d’arriver. L’idéalisation du passé et l’attente d’un bonheur futur condamnent irrémédiablement l’homme au malheur.

Nous en sommes donc réduits à vivre dans des temps dans lesquels nous ne sommes pas, au point d’envier les existences insouciantes de certains animaux qui seraient dépourvus de la conscience du temps qui passe (cette idée est discutée en éthologie actuellement : la majorité des espèces animales auraient bien une certaine conscience du temps qui passe).

Remarque : le philosophe Saint Augustin avait montré, dans les Confessions (XI, 20) que le passé et l’avenir n’existent pas vraiment, qu’ils n’existent que dans le présent : le « présent du passé », c’est la mémoire, le « présent de l’avenir », c’est l’attente et le « présent du présent », c’est l’attention. Or, l’âme est écartelée entre ce qu’elle retient et ce qu’elle attend. Contre cette tendance et pour retrouver l’attention au présent, Saint Augustin prône le recueillement, à travers la foi notamment. 

Remarque : souligner que nous avons des difficultés à nous immerger dans le présent sans penser au passé ou à l’avenir n’implique pas pour autant de sombrer dans l’écueil inverse. En effet, il serait particulièrement dangereux et néfaste de nier le passé, en l’oubliant, ou encore de négliger le futur pour mieux « profiter » du présent : nous avons, à l’égard du passé, un certain devoir de mémoire et, à l’égard de l’avenir, une responsabilité infinie sur court et long terme (cf. III). 

II) Cependant, le temps est le cadre de nos existences et les humains peuvent, au moins en partie, le maîtriser

A) La mesure du temps permet l’action 

La division du temps entre passé, présent et futur est purement culturelle. Et tous les moyens mis en place pour mesurer le passage du temps sont arbitraires et artificiels. Mais ils sont très précieux car ils permettent aux humains et aux sociétés d’avoir des points de repère partagés, grâce auxquels les hommes peuvent se coordonner, travailler efficacement, se déplacer, échanger, se réunir, et plus largement organiser leur quotidien.

Machine d’Anticythère, mécanisme antique de calcul astronomique
Machine d’Anticythère, considéré comme l’un des plus vieux instruments de mesure du temps (machine analogique antique permettant de calculer la position des étoiles), autour du 3e siècle av.J.C.. Source : wikipédia
Cadran solaire du château de Brodick, Écosse, XVIe siècle
Cadran solaire du Château de Brodick, Ecosse, 16e siècle. Source : wikipédia

https://www.lumni.fr/video/comment-mesurer-le-temps

Pour mesurer le temps, nous le spatialisons : nous visualisons le temps comme une flèche, allant du passé vers le futur et constitué d’une succession de points juxtaposés les uns avec les autres. Cette spatialisation permet d’organiser le temps en périodes, moments et dates servant de repère autant pour notre passé que pour nos actions à venir (tel événement passé a eu lieu à telle date, tel projet est à réaliser pour telle date).

La précision des calculs du temps dépend de nos besoins : pour des datations géologiques, la référence à un millénaire suffit ; pour fixer la date d’un rendez-vous, il faut préciser un jour et une heure ; pour calculer le décollage d’une fusée, les minutes et secondes sont nécessaires, et pour calculer le temps pour que la lumière traverse une molécule de dihydrogène, la donnée est en zeptosecondes (10-21 secondes) !

Historiquement, la mesure du temps a fait des progrès considérables à la fin du 19e siècle, simultanément au développement du réseau de chemin de fer, pour que les horaires des trains puissent être coordonnés. En 1884, la conférence de Washington fixe le méridien de Greenwich et les fuseaux horaires.

Carte mondiale des fuseaux horaires
Carte des fuseaux horaires habituels. Source : wikipédia

A la même époque, la nécessité de mesurer précisément le temps s’impose aussi dans les usines, pour discipliner les ouvrier·es et maximiser leurs gestes (utilisation dans les usines de la sirène pour marquer le début, les pauses et la fin du travail, des pointeuses, des badgeuses…).

Selon le philosophe Henri Bergson, ce temps objectif spatialisé est indispensable pour l’action : il permet d’organiser le monde, d’en expliquer les mécanismes et d’y agir de la façon la plus efficace possible. Or, pour Henri Bergson, l’action est l’impératif fondamental de notre survie, comme individu et comme espèce :

« Vivre consiste à agir. Vivre, c’est n’accepter des objets que l’impression utile pour y répondre par des réactions appropriées » (Le Rire). 

L’action humaine est fondée sur une de ses facultés : l’intelligence. Or, contrairement à l’instinct qui est une faculté intuitive qui permet aux animaux une connaissance immédiate de la matière, l’intelligence est une faculté spécifiquement humaine, consistant à agir sur la matière par l’intermédiaire d’outils et par l’organisation spatiale de ce qui nous entoure. Cette extériorisation et schématisation intelligente du réel est d’une redoutable efficacité. Ainsi, l’intelligence considère le temps comme une donnée calculable, mesurable, chiffrable. 

Cependant, l’intelligence a ses limites car elle empêche la pleine immersion dans le réel. En ce sens, le temps mathématisé ne correspond pas au temps véritable, le temps vécu et subjectif, que Henri Bergson appelle « durée » (cf. III). 

B) Les êtres humains ont développé des moyens pour limiter les effets du passage du temps

Le passage du temps, inéluctable et irréversible, effraie et obsède les humains, et peut-être même d’autres animaux qui perçoivent le temps qui passe (par exemple, un chien peut être angoissé au moment où il se retrouve seul à la maison). 

Pour pallier les effets destructeurs du temps, les humains ont cherché et cherchent  des solutions. Par exemple, par les croyances religieuses, les humains tentent de surmonter l’angoisse de leur finitude. 

A travers les récits historiques, les humains racontent leur passé pour ne pas l’oublier (Cf. III : la mémoire est constitutive de notre identité). 

A travers les créations artistiques, du moins dans la culture occidentale, les humains cherchent à dépasser le cadre temporel fini de leurs existences individuelles, en laissant leurs oeuvres à la postérité. En effet, comme le remarque Hannah Arendt dans La crise de la culture, les objets du quotidien sont consommés, usés, vieillis, alors que les œuvres d’art perdurent à travers les siècles, survivant aux existences des hommes qui les ont créées :

« elles ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde, qui est destiné à survivre à la vie limitée des mortels, au va-et-vient des générations. ».

Cf. Theophile Gauthier, L’art : « Tout passe. L’art robuste/ Seul a l’éternité/ Le buste/ Survit à la Cité »

La Victoire de Samothrace, sculpture grecque antique
La victoire de Samothrace, autour du 3e siècle av.J.C. Source : wikipédia

De façon plus prosaïque, les humains combattent aussi le passage du temps en se reproduisant et en cherchant à en effacer les effets. 

De nos jours, les progrès technico-scientifiques ont permis d’accroitre notre espérance de vie et repousser les effets de notre vieillissement. 

Mais cela ne suffit pas à certain·es, qui refusent de vieillir, et optent par exemple pour la chirurgie esthétique pour « cacher » la dégradation physique de leurs traits et facultés. L’idéologie transhumaniste en vogue actuellement finance même des recherches pour « tuer la mort », en en repoussant le plus possible l’échéance ou encore en proposant des mesures de préservation des corps comme la cryogénisation. 

D’importantes recherches sont financées en ce sens par les transhumanistes. Quelques étapes marquantes : 

  • projet Calico de Google en 2013
  • Projet Altos Labs en 2022 avec 3 milliards de dollars injectés par Jeff Bezos pour la reprogrammation cellulaire
  • Protocole Blueprint de Bryan Johnson, avec son slogan « don’t die » : des millions de dollars tous les ans, des comprimés tous les jours, des protocoles qui gèrent les journées heure par heure

Cependant, ce rejet du vieillissement et cette aspiration vers l’immortalité peuvent rendre l’existence désespérante : la peur de se dégrader, et pire de mourir, devient une véritable obsession, rendant absolument impossible un quelconque bien-être dans le présent. En 1973, le philosophe Bernard Williams écrit un article à partir d’un opéra dont l’histoire est celle d’Elina Makropoulos, devenue immortelle grâce à un élixir (Le cas Makropoulos). Il montre que nos désirs « catégoriques » (ceux qui nous donnent une raison de vivre) supposent un horizon fini, car une vie sans terme nous réduirait à un ennui perpépuel. 

III) Le temps n’est pas seulement compatible avec notre bonheur, il en est la condition de possibilité

A) La distinction entre temps et durée : sortir de l’obsession du temps pour s’immerger dans la durée

Pour comprendre que le temps n’est pas un obstacle à notre bonheur, mais en est au contraire la condition de possibilité, il faut d’abord tenter en reprendre la définition pour envisager, non pas sa dimension objective, mathématique et quantitative, mais sa dimension subjective, vécue et qualitative. 

En effet, le temps mathématique, donnée physique de nos équations, est utile mais ne correspond pas au temps tel que nous le vivons. En ce sens, Henri Bergson oppose le temps objectif et le temps subjectif ou « durée », seul temps authentique. Henri Bergson résume ainsi toute sa philosophie : le temps n’est pas de l’espace. Le temps objectif mathématisé est pratique mais il n’a rien de réel. En effet, la spatialisation divise le temps et l’immobilise. 

Or, le temps véritable ou durée, est fluide, mobile, il est le passage et non pas l’espace entre deux points distincts. La durée est le temps vécu comme succession ininterrompue, pure continuité, dans laquelle passé, présent et futur sont confondus : « La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs. » (Essai sur les données immédiates de la conscience). La durée est continuation de ce qui précède dans ce qui suit. 

Pour illustrer l’opposition entre temps physique et durée, Bergson propose une expérience : une minute semble longue lorsque nous fixons l’aiguille de notre montre, alors qu’elle paraît dérisoire lorsque nous faisons une activité dans laquelle nous sommes pleinement immergés. La durée se perçoit très bien à travers la musique : une mélodie n’est pas la juxtaposition de notes mais un flux ininterrompu au fil duquel les notes se complètent, se chevauchent et constituent un tout indivisible : les notes précédentes résonnent encore, celles qui suivent sont anticipées intuitivement par notre oreille. Exemple : musique de Claude Debussy.

Remarque : cette relativité du temps qui passe est aussi apparue au cours du 20e siècle comme une donnée centrale de la physique. En effet, la théorie de la relativité d’Albert Einstein a prouvé que l’ espace et le temps sont une seule et même entité. Pour l’illustrer, le physicien Paul Langevin propose une expérience de pensée (présentée au Congrès de Bologne en 1911): soit des jumeaux nés sur Terre. Si l’un des deux voyage dans l’espace à une vitesse proche de celle de la lumière alors que l’autre reste sur Terre, le jumeau qui a voyagé est plus jeune à son retour sur Terre que son frère car, pour le dire très schématiquement, plus on se déplace rapidement dans l’espace, plus le temps se dilate. Cette expérience de pensée se vérifie expérimentalement : les GPS doivent être corrigés de 38 microsecondes par jour pour ne pas dériver de plusieurs kilomètres. Mais il faut préciser la différence entre relativité physique objective, mesurable et relativité bergsonienne subjective, vécue. Albert Einstein lui-même avait rejeté la durée bergsonienne de façon un peu méprisante (« le temps des philosophes n’existe pas »).

Pour Henri Bergson, en tant que temps subjectivement, intimement, profondément vécu, la durée constitue notre personnalité et rend possible notre bonheur car elle rend notre existence imprévisible, nous rendant artistes de notre propre vie.

Henri Bergson, L’Evolution créatrice : « Ainsi notre personnalité pousse, grandit, mûrit sans cesse. Chacun de ses moments est du nouveau qui s’ajoute à ce qui était auparavant. Allons plus loin : ce n’est pas seulement du nouveau, mais de l’imprévisible. (…) [Analogie entre notre existence et la création artistique] Le portrait achevé s’explique par la physionomie du modèle, par la nature de l’artiste, par les couleurs délayées sur la palette ; mais, même avec la connaissance de ce qui l’explique, personne, pas même l’artiste, n’eût pu prévoir exactement ce que serait le portrait, car le prédire eût été le produire exactement ce que serait le portrait, car le prédire eût été le produire avant qu’il fût produit, hypothèse absurde qui se détruit elle-même. Ainsi pour les moments de notre vie, dont nous sommes les artisans. Chacun d’eux est une espèce de création. Et de même que le talent du peintre se forme ou se déforme, en tout cas se modifie, sous l’influence même des œœuvres qu’il produit, ainsi chacun de nos états, en même temps qu’il sort de nous, modifie notre personne, étant la forme nouvelle que nous venons de nous donner. On a donc raison de dire que ce que nous faisons dépend de ce que nous sommes ; mais il faut ajouter que nous sommes, dans une certaine mesure, ce que nous faisons, et que nous nous créons continuellement nous même. »

Selon Henri Bergson, la durée s’étend au-delà du seul présent car elle comprend tout le passé, individuel et collectif, dont nous héritons consciemment ou inconsciemment, et met un pied dans le futur, engageant ainsi notre responsabilité à l’échelle de notre existence mais aussi par rapport aux générations à venir. 

En ce sens, nous pouvons souligner que vivre dans le présent n’implique pas d’oublier le passé et l’avenir. Bien au contraire, le présent en est imprégné et nourri. Pour apprécier le présent, nous avons même un devoir par rapport au passé et à l’avenir. Cette responsabilité est manifeste à l’égard du passé : même si nous ne sommes pas toujours coupables du passé dont nous héritons, mais nous en sommes toutes et tous responsables.  Certes, nous préfèrerions parfois oublier, pour surmonter les traumatismes ou pour effacer notre culpabilité. Mais l’oubli est à la fois lâche et dangereux, car le passé est imprégné dans notre présent, nous en héritons et il persiste dans le monde que nous donnons en héritage aux générations futures. 

Christophe Bouton, Devoir de mémoire ? Les lois mémorielles et l’histoire : « Le devoir de mémoire est une forme de responsabilité tournée vers le passé : je suis responsable de ce qu’un passé spécifique ne soit pas oublié. Mais il n’est pas réductible à un problème de faute ou de culpabilité (qu’elle soit juridique ou morale). Évidemment, les acteurs qui ont participé à un crime sont soumis à un devoir de mémoire, ils ne doivent pas en favoriser l’oubli, le minimiser, le nier. Mais le devoir de mémoire ne s’adresse pas uniquement à ceux qui sont responsables juridiquement ou moralement des crimes dont il faut se souvenir.  Si tel était le cas, ces crimes pourraient tomber dans l’oubli une fois disparues les générations de coupables. Or, le devoir de mémoire est transgénérationnel. […] Compris comme responsabilité à l’égard du passé, le devoir de mémoire a plusieurs traits communs avec la responsabilité pour les générations futures :

  • Il n’est pas réductible à la notion de culpabilité.
  • Il n’a pas nécessairement besoin d’un dispositif pénal coercitif.
  • Il a une dimension à la fois individuelle et collective, privée et politique.
  • Il transcende le temps de la vie de l’individu qui en est le porteur. De même que la responsabilité pour l’avenir tend vers un futur dont une grande partie, située après sa mort, ne sera jamais présente pour lui, le devoir de mémoire porte sur un passé qui n’a pas nécessairement été présent pour celui qui se souvient.
  • Il s’exerce envers des personnes qui ne sont plus là pour se défendre, tout comme la responsabilité pour l’avenir concerne des personnes qui ne sont pas encore là pour faire valoir leurs droits. »

Sujet de discussion possible : sommes-nous responsables de notre passé? 

B) Le Kaïros : l’art de saisir le moment opportun 

Dans la pensée grecque, le bonheur repose sur la vertu, l’art de bien agir. Or, pour bien agir, il ne suffit pas d’agir conformément à des principes éthiques, il faut aussi savoir agir « au bon moment ». Le Kaïros désigne précisément le « bon moment ». Le terme est d’abord appliqué en médecine : Hippocrate développe l’idée qu’il ne s’agit pas seulement de trouver le bon remède à un mal, il faut savoir l’administrer au moment opportun. Le Kaïros est cet instant plein de promesses qu’il faut savoir saisir car il s’évanouit aussi vite qu’il est apparu. 

Le philosophe Aristote définit la prudence comme vertu qui permet de faire des choix éclairés dans des circonstances données. Contrairement à la théorie, qui porte sur des objets universels, la prudence porte sur des situations singulières car la sphère des affaires humaines est caractérisée par la contingence. Une action n’est donc pas bonne et juste en elle-même. Elle ne l’est que dans un contexte donné, dans des circonstances singulières. 

Des siècles après Aristote, le philosophe Vladimir Jankélévitch reprendra le concept de Kaïros pour penser le présent. Dans son ouvrage Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, il affirme : «  Il n’est rien de si précieux que ce temps de notre vie, cette matinée infinitésimale, cette fine pointe imperceptible dans le firmament de l’éternité, ce minuscule printemps qui ne sera qu’une fois, et puis jamais plus ». En effet, la douce lumière d’une matinée de printemps est un instant qui se savoure et se saisit au moment où il se présente.

Cf. Concept japonais du « wabi-sabi » qui désigne la sensibilité à l’impermanence et la douce mélancolie qui l’accompagne

C) L’art de vivre dans le présent 

Ainsi, le bien-être véritable ne peut se cultiver que dans un présent vécu intensément, mais un présent qui intègre le passé et prend ses responsabilités à l’égard de l’avenir. 

Dans l’Antiquité c’est la philosophie épicurienne qui insiste  le plus sur la qualité du présent vécu. Pour Epicure, la philosophie a un but pratique : nous permettre l’accès au bonheur. Au début de La Lettre à Ménécée, il insiste sur l’urgence de nous mettre à la philosophie car le bonheur est simple et accessible à tous, à tout moment, à condition de ne pas se tromper sur ce qu’il est. Le bonheur repose sur un calcul rationnel appréciant les petits plaisirs simples de notre quotidien. Cette simplicité de l’accès au bonheur est permis par un tri de nos désirs, car certains désirs ne sont pas bons pour nous : il s’agit de mettre à l’écart les désirs non naturels et non nécessaires (comme la richesse, le pouvoir ou la renommée sociales) et de satisfaire nos désirs naturels et nécessaires (nos besoins) et certains de nos désirs naturels et non nécessaires (variations qualitatives ou quantitatives de nos besoins : dormir un peu plus, manger un plat que l’on aime beaucoup, discuter avec nos amis…). Grâce à ce tri, nous pouvons raisonnablement, dans le respect d’autrui et la conscience de l’avenir, savourer les plaisirs du présent sans avoir à appréhender un futur orageux et incertain. 

Ce bonheur dans le moment présent se retrouvera dans nombre de sagesses, notamment dans la pensée humaniste de Montaigne, pour lequel « notre plus grand et glorieux chef d’œuvre, c’est de vivre à propos ». 

Michel de Montaigne, Essais, III, 13 : « Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors. Rien de plus simple. Et quand je me promène seul dans un beau verger, il peut arriver que, pendant un certain temps, mes pensées soient accaparées par des sujets étrangers à ce qui m’entoure, mais le reste du temps, je fais en sorte de les ramener à la promenade, au verger, au plaisir d’y goûter la solitude, à moi-même. La nature, comme une mère, a respecté pour nous ce principe fondamental de nous rendre agréables toutes les actions qu’elle nous a ordonné d’accomplir par nécessité et pour vivre. (…)  Nous sommes stupides quand nous disons : « Il a vécu dans l’oisiveté », ou bien : « Je n’ai rien fait aujourd’hui. – Quoi, n’avez-vous donc pas vécu ? C’est non seulement la plus fondamentale de vos occupations, mais aussi celle qui a le plus d’éclat. » « Si seulement on m’avait confié quelque tâche importante, j’aurais montré ce dont je suis capable. – Avez-vous su penser et conduire votre vie ? Oui ? Alors, vous vous êtes acquitté de la plus grande des tâches. » La nature n’a que faire d’un grand destin pour se montrer et déployer sa force. Partout, dissimulée ou au grand jour, elle se manifeste avec la même intensité. Notre tâche consiste à construire chaque jour notre conduite et notre vie, et non pas à écrire des livres ; à conquérir non pas des provinces en gagnant des batailles, mais la tranquillité et l’ordre pour notre vie et nos actes. Notre grand et glorieux chef d’oeuvre est de vivre à propos. »

Ainsi, avoir conscience que notre existence est précaire, fragile et éphémère permet de savourer d’autant plus intensément les moments vécus. 

Michel de Montaigne, Essais, I, 19 :  « L’utilité du vivre n’est pas dans l’espace de temps, elle est dans l’usage. Tel a vécu longtemps qui a peu vécu. Il dépend de votre volonté, non du nombre des ans que vous ayez assez vécu. »