Introduction
Paradoxe contemporain : on a l’impression de ne jamais avoir assez de temps alors même que nous n’avons jamais eu autant de temps. Les conséquences sont innombrables : fatigue permanente, stress, burnout, impression d’être toujours en-deçà de ce qu’il faudrait faire…
L’urgence est aujourd’hui devenue la norme. Nous sommes toujours « pressés », cad littéralement « sous la pression » du temps qui passe et de l’impératif de productivité : notre temps doit être rentabilisé. Les injonctions professionnelles et sociales exigent que nous fassions toujours plus dans un temps toujours plus court.
Pour le philosophe et sociologue Hartmunt Rosa (Aliénation et accélération, Vers une théorie critique de la modernité tardive), un tel rapport au temps est aliénant car nous devenons étrangers à nos propres activités, nous ne pouvons pas nous y épanouir, nous y reconnaître. Les emplois du temps et projets qui segmentent, organisent et optimisent notre temps, nous privent paradoxalement de tout temps libre. Nos « to do list » sont infinies. De nombreux individus témoignent de leur sensation de « passer à côté » de leur vie. Nous ne vivons plus dans le présent, mais plutôt dans l’anticipation permanente du futur, proche et lointain.
Le philosophe Byung Chul Han part du même constat dans son ouvrage La société de la fatigue : il montre que nous sommes passés d’une société disciplinaire dans laquelle les contraintes viennent de l’extérieur, à une société de performance où les injonctions viennent des individus eux-mêmes. Il montre comment les injonctions à aller vite et à maximiser nos résutltas nous conduit à l’épuisement, à la précipitation, à l’hyperactivité et à la dispersion;
Cette peur et ce regret du temps qui passe toujours trop vite sont loin d’être nouveaux. En effet, le passage du temps nous apparaît d’abord comme effrayant : il est irréversible, destructeur et nous mène inexorablement vers la fin de nos existences. Nous sommes hanté·es par la peur de « ne pas avoir assez de temps ». Et parfois, paradoxalement, le fait d’avoir trop de temps nous angoisse aussi, si bien que nous remplissons sans cesse notre temps de mille activités.
Question : La conscience du temps qui passe est-elle compatible avec notre sérénité et notre bonheur ?
Définitions :
- Temps = notion polysémique très présente dans le langage courant (« en même temps », « je n’aurai pas le temps », « le temps passe vite », « il a fait son temps »…). Difficulté à définir clairement cette notion : le temps est à la fois évident par l’expérience que nous en avons et impossible à saisir (Saint Augustin, Confessions XI : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je veux l’expliquer à qui me le demande, je ne le sais plus »). Première définition possible : le temps est la succession des changements dans la réalité. Cette succession peut être observée (vieillissement) et mesurée objectivement par des instruments spéciaux (montres, horloges, calendriers…) mais est aussi perçue subjectivement par l’expérience personnelle et collective. La conscience du temps qui passe est intrinsèquement liée à l’existence humaine et à sa finitude (conscience que la mort est inéluctable). Cf. Sujet de réflexion possible : le temps existe-t-il en lui-même ou n’existe-t-il qu’à travers l’expérience que nous en faisons consciemment? La question fait débat : par exemple, pour Isaac Newton, le temps existe en lui-même, de façon absolue alors que pour le philosophe Emmanuel Kant au contraire, le temps n’existe pas en lui-même mais il est la forme « a priori » de notre sensibilité, c’est-à-dire une catégorie de notre entendement qui précède l’expérience et qui en est la condition de possibilité (nous ne percevons rien hors du temps).
- Bonheur = état de bien-être, stable et durable. Absence de souffrance, d’angoisse et plus généralement de passions tristes (colère, jalousie, tristesse…). Distinction entre plaisir (sensation de bien-être intense et éphémère à la satisfaction d’un désir) et bonheur (état de bien-être durable). Etymologie : l’ancien français « heur » vient du latin « augurium » qui signifie la chance. Cette étymologie implique que le bonheur serait lié au hasard et non à un choix, ce qui est philosophiquement débattu (cf; sujet de dissertation « dépend-il de nous d’être heureux·ses? »).
Problématique
Alors que le temps apparaît d’abord comme un processus irréversible et incontrôlable qui angoisse les hommes et les réduit à leur finitude et au malheur, ne doit-on pas cependant reconnaître que le temps est aussi la condition de possibilité de nos actions, notre créativité et de notre bien-être ?
I) La conscience du temps qui passe rend impossible notre bonheur
A) Nous avons conscience que le temps est irréversible et destructeur, ce qui nous angoisse
Dans nos vies, l’expérience que nous avons du temps est d’abord celle du temps qui passe, ce qui se manifeste sous deux formes : cycliquement et linéairement.
Au niveau cyclique, cela correspond à la répétition des jours, rythmée par le lever et le coucher du Soleil et des saisons, rythmée par la durée des journées, les changements de températures, les cycles végétaux… Les calendriers renforcent cette idée de cycle, en instaurant d’autres rythmes : les semaines, les mois, les années…

Mais tous ces cycles, même s’ils se ressemblent, s’enchaînent dans un sens linéaire et irréversible : chaque jour, chaque semaine, chaque saison, chaque année qui passe marque notre vieillissement et notre approche de la mort.
En divisant le temps en trois moments comme nous le faisons spontanément (passé/présent/futur), nous pouvons voir qu’à partir du moment où nous naissons, chaque seconde, minute, heure, jour, année passée s’inscrit dans notre passé et réduit le temps qu’il nous reste à vivre.
Dans la mythologie grecque, le temps apparaît sous trois formes principales : Aion, Chronos et Kaïros :
- Aion est la divinité qui représente le temps cyclique et le cercle englobant le Cosmos. La sphère étant la forme parfaite, Eon symbolise l’éternité, notion que les Grecs distinguent radicalement du temps : le temps est la forme imparfaite et dégradée de l’éternité (définition du temps par Platon dans le Timée : « image mobile de l’éternité ». Contrairement à l’éternité, qui est immuable et incorruptible, le temps est inscrit dans l’univers sensible, soumis aux accidents, aux changements et au vieillissement). Cf. Représentations artistiques d’Aion retrouvées sur des plats et mosaïques romaines, souvent associé à l’Ouroboros (anneau autour duquel un serpent se mord la queue).

- Chronos est un dieu qui représente le temps le plus connu par les humains : le temps qui passe. Il est celui qui segmente le temps et décide de sa direction irréversible. Il incarne ainsi la destinée. A l’époque moderne, il est souvent représenté avec une paire d’ailes noires et un sablier.

Remarque : Chronos est souvent confondu avec Cronos (Saturne dans le mythe romain), un des Titans fils d’Ouranos et de Gaïa. Cronos apparait souvent avec une faucille, avec laquelle il a tranché le sexe de son père. Pour éviter la prophétie selon laquelle il sera détrôné par son fils, Cronos dévore ses enfants à leur naissance. Le seul qui parviendra à s’échapper est Zeus. Cronos est souvent représenté en train de dévorer ses enfants.

- Kaïros désigne le moment opportun. Il est souvent représenté comme un dieu ailé. C’est un temps qualitatif dont nous parlerons dans le III.

Ainsi, l’image du temps qui dévore tout sur son passage nous est familière. En effet, nous constatons quotidiennement, avec dépit voire avec dégoût, les effets du temps qui passe. Tout d’abord, les objets mondains se salissent, se dégradent, les corps morts se décomposent, et les corps vivants vieillissent.
Quelques illustrations :
- Pierre Ronsard, Odes à Cassandre : « Cueillez, cueillez votre jeunesse ; Comme à cette fleur, la vieillesse fera ternir votre beauté »
- Alphonse de Lamartine, Le Lac : « Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices ! Suspendez votre cours »
- Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris : « Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. »
- Leo Ferré, « Avec le temps va, tout s’en va »
- Jacques Brel, « Les Vieux »
- Natures mortes ou Vanités en peinture



B) Nous ne savons pas vivre dans le présent
Même si intuitivement nous savons ce qu’est le temps, il est très difficile d’en définir le concept. Dans notre culture, nous pensons un temps comme un fil, se déroulant du passé vers le futur, en passant par le présent (l’image du fil du destin apparaît notamment dans les mythologiques grecque et romaine avec la figure des Moires et des Parques).
En donnant ainsi au temps un sens linéaire, nous prenons conscience du sens de notre existence : le passé se gonfle alors que le futur se réduit de plus en plus, inéluctablement. L’échéance de notre mort nous affole car son arrivée est certaine et de plus en plus proche. L’obsession de la mort et la conscience du temps qui passe nous réduit à un présent misérable, fait de remords, de regrets, d’attente, d’espoir et d’appréhension.
Blaise Pascal Pensées (br. 172) : « Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver. Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens, le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »
L’être humain est donc condamné au malheur : le seul moment où l’humain pourrait être heureux est le présent, mais il n’y pense presque pas, hanté par son passé et obnubilé par un avenir où il n’est même pas sûr d’arriver. L’idéalisation du passé et l’attente d’un bonheur futur condamnent irrémédiablement l’homme au malheur.
Nous en sommes donc réduits à vivre dans des temps dans lesquels nous ne sommes pas, au point d’envier les existences insouciantes de certains animaux qui seraient dépourvus de la conscience du temps qui passe (cette idée est discutée en éthologie actuellement : la majorité des espèces animales auraient bien une certaine conscience du temps qui passe).
Remarque : le philosophe Saint Augustin avait montré, dans les Confessions (XI, 20) que le passé et l’avenir n’existent pas vraiment, qu’ils n’existent que dans le présent : le « présent du passé », c’est la mémoire, le « présent de l’avenir », c’est l’attente et le « présent du présent », c’est l’attention. Or, l’âme est écartelée entre ce qu’elle retient et ce qu’elle attend. Contre cette tendance et pour retrouver l’attention au présent, Saint Augustin prône le recueillement, à travers la foi notamment.
II) Cependant, le temps est le cadre de nos existences et les humains peuvent, au moins en partie, le maîtriser
A) La mesure du temps permet l’action
La division du temps entre passé, présent et futur est purement culturelle. Et tous les moyens mis en place pour mesurer le passage du temps sont arbitraires et artificiels. Mais ils sont très précieux car ils permettent aux humains et aux sociétés d’avoir des points de repère partagés, grâce auxquels les hommes peuvent se coordonner, travailler efficacement, se déplacer, échanger, se réunir, et plus largement organiser leur quotidien.


https://www.lumni.fr/video/comment-mesurer-le-temps
Pour mesurer le temps, nous le spatialisons : nous visualisons le temps comme une flèche, allant du passé vers le futur et constitué d’une succession de points juxtaposés les uns avec les autres. Cette spatialisation permet d’organiser le temps en périodes, moments et dates servant de repère autant pour notre passé que pour nos actions à venir (tel événement passé a eu lieu à telle date, tel projet est à réaliser pour telle date).
La précision des calculs du temps dépend de nos besoins : pour des datations géologiques, la référence à un millénaire suffit ; pour fixer la date d’un rendez-vous, il faut préciser un jour et une heure ; pour calculer le décollage d’une fusée, les minutes et secondes sont nécessaires, et pour calculer le temps pour que la lumière traverse une molécule de dihydrogène, la donnée est en zeptosecondes (10-21 secondes) !
Historiquement, la mesure du temps a fait des progrès considérables à la fin du 19e siècle, simultanément au développement du réseau de chemin de fer, pour que les horaires des trains puissent être coordonnés. En 1884, la conférence de Washington fixe le méridien de Greenwich et les fuseaux horaires.

A la même époque, la nécessité de mesurer précisément le temps s’impose aussi dans les usines, pour discipliner les ouvrier·es et maximiser leurs gestes (utilisation dans les usines de la sirène pour marquer le début, les pauses et la fin du travail, des pointeuses, des badgeuses…).
Selon le philosophe Henri Bergson, ce temps objectif spatialisé est indispensable pour l’action : il permet d’organiser le monde, d’en expliquer les mécanismes et d’y agir de la façon la plus efficace possible. Or, pour Henri Bergson, l’action est l’impératif fondamental de notre survie, comme individu et comme espèce :
« Vivre consiste à agir. Vivre, c’est n’accepter des objets que l’impression utile pour y répondre par des réactions appropriées » (Le Rire).
L’action humaine est fondée sur une de ses facultés : l’intelligence. Or, contrairement à l’instinct qui est une faculté intuitive qui permet aux animaux une connaissance immédiate de la matière, l’intelligence est une faculté spécifiquement humaine, consistant à agir sur la matière par l’intermédiaire d’outils et par l’organisation spatiale de ce qui nous entoure. Cette extériorisation et schématisation intelligente du réel est d’une redoutable efficacité. Ainsi, l’intelligence considère le temps comme une donnée calculable, mesurable, chiffrable.
Cependant, l’intelligence a ses limites car elle empêche la pleine immersion dans le réel. En ce sens, le temps mathématisé ne correspond pas au temps véritable, le temps vécu et subjectif, que Henri Bergson appelle « durée » (cf. III).
B) Les êtres humains ont développé des moyens pour limiter les effets du passage du temps
Le passage du temps, inéluctable et irréversible, effraie et obsède les humains, et peut-être même d’autres animaux qui perçoivent le temps qui passe (par exemple, un chien peut être angoissé au moment où il se retrouve seul à la maison).
Pour pallier les effets destructeurs du temps, les humains ont cherché et cherchent des solutions. Par exemple, par les croyances religieuses, les humains tentent de surmonter l’angoisse de leur finitude.
A travers les récits historiques, les humains racontent leur passé pour ne pas l’oublier.
A travers les créations artistiques, du moins dans la culture occidentale, les humains cherchent à dépasser le cadre temporel fini de leurs existences individuelles, en laissant leurs oeuvres à la postérité. En effet, comme le remarque Hannah Arendt dans La crise de la culture, les objets du quotidien sont consommés, usés, vieillis, alors que les œuvres d’art perdurent à travers les siècles, survivant aux existences des hommes qui les ont créées :
« elles ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde, qui est destiné à survivre à la vie limitée des mortels, au va-et-vient des générations. ».
Cf. Theophile Gauthier, L’art : « Tout passe. L’art robuste/ Seul a l’éternité/ Le buste/ Survit à la Cité »

De façon plus prosaïque, les humains combattent aussi le passage du temps en se reproduisant et en cherchant à en effacer les effets.
De nos jours, les progrès technico-scientifiques ont permis d’accroitre notre espérance de vie et repousser les effets de notre vieillissement.
Mais cela ne suffit pas à certain·es, qui refusent de vieillir, et optent par exemple pour la chirurgie esthétique pour « cacher » la dégradation physique de leurs traits et facultés. L’idéologie transhumaniste en vogue actuellement finance même des recherches pour « tuer la mort », en en repoussant le plus possible l’échéance ou encore en proposant des mesures de préservation des corps comme la cryogénisation.
D’importantes recherches sont financées en ce sens par les transhumanistes. Quelques étapes marquantes :
- projet Calico de Google en 2013
- Projet Altos Labs en 2022 avec 3 milliards de dollars injectés par Jeff Bezos pour la reprogrammation cellulaire
- Protocole Blueprint de Bryan Johnson, avec son slogan « don’t die » : des millions de dollars tous les ans, des comprimés tous les jours, des protocoles qui gèrent les journées heure par heure
Cependant, ce rejet du vieillissement et cette aspiration vers l’immortalité peuvent rendre l’existence désespérante : la peur de se dégrader, et pire de mourir, devient une véritable obsession, rendant absolument impossible un quelconque bien-être dans le présent. En 1973, le philosophe Bernard Williams écrit un article à partir d’un opéra dont l’histoire est celle d’Elina Makropoulos, devenue immortelle grâce à un élixir (Le cas Makropoulos). Il montre que nos désirs « catégoriques » (ceux qui nous donnent une raison de vivre) supposent un horizon fini, car une vie sans terme nous réduirait à un ennui perpépuel.