Le désir et le bonheur

Point de départ : réflexion sur les techniques commerciales qui visent à attirer notre attention et susciter notre désir pour que nous achetions.

Manipulation de nos sens, notamment de la vue : multiplicité de couleurs, de formes, de marques, de goûts, de texture…

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Chris Jordan, Can Seurat (2006)

Dans cette oeuvre, l’artiste engagé Chris Jordan s’attaque à la société de consommation en reconstituant avec des canettes de toutes les couleurs un tableau pointilliste du peintre Georges Seurat, Un dimanche après-midi sur l’île de la grande Jatte.

Face à l’attrait des objets dans un supermarché, nous avons l’impulsion d’acheter, l’envie de consommer. Le désir peut se définir comme la conscience d’un manque et l’effort fait pour combler ce manque. Dans le cas de la consommation, le manque est artificiellement crée par une manipulation de nos sens, et l’effort pour combler ce manque est immédiatement accompli. Conséquence : nous nous habituons à satisfaire nos désirs sans attendre, et à ne plus supporter la moindre frustration. Le cycle manque-satisfaction rythme notre quotidien et, n’ayant plus à attendre pour que notre désir soit satisfait, nous savourons moins la satisfaction. La banalisation et l’accumulation des désirs nous réduit à une insatisfaction permanente, ce qui semble peu favorable au bonheur, cad à un état stable de bien-être.

=> Problématique: le bonheur résulte-t-il de la satisfaction immédiate de tous nos désirs ?

I) Le désir ne peut être source de bonheur car il exprime un manque

A) Le désir comme manque d’être

Etymologie « désir » : en latin, « sidus, sideris » = « l’étoile » et préfixe « de » = « en l’absence de »

Désir = recherche de l’étoile qui, selon Brel, est inaccessible (idée que le désir ne peut jamais être totalement assouvi).

Si le désir est absence de l’étoile, c’est qu’il est avant tout un manque. Nous désirons ce que nous n’avons pas ou ce que nous avons perdu. Imperfection de l’être humain : il n’a pas tout ce qu’il désire avoir, il n’est pas tout ce qu’il désire être.

Platon, Le Banquet : récit d’un banquet où chaque invité raconte une histoire sur l’amour et le désir.

Distinction entre science et mythe comme modes d’approche de la réalité.

Mythe d’Aristophane : à l’origine, les êtres humains étaient des sphères (forme parfaite pour les Grecs), avec 4 bras, 4 jambes et 2 visages sur une tête. Ils vivaient parfaitement heureux (idée de plénitude). Mais un jour, ils décidèrent de prendre la place des dieux, ce que Zeus prit très mal. Pour les punir, Zeus les affaiblit en les coupant en 2. Apollon est chargé de placer un visage sur chaque moitié et de coudre leurs ventres mais les êtres, désirant à tout prix retrouver leur moitié perdue, mourraient de faim et d’inaction. Pour éviter que l’espèce humaine disparaisse, Zeus finit par leur ajouter des organes sexuels, afin qu’ils puissent se reproduire.

Selon le mythe, chaque être aspire à retrouver sa moitié perdue. Le désir est la force qui nous pousse à chercher notre moitié. Eros est le guide pour retrouver notre plénitude parfaite.

Paradoxe : le désir est à la fois la force qui naît de la coupure originelle et le remède pour soigner cette coupure. Notion de « pharmakon » = poison et remède.

Ici, désir = manque et recherche de l’unité perdue : « notre ancienne nature était telle que nous étions un tout complet : c’est le désir et la poursuite de ce tout qui s’appelle l’amour.»

Petite vidéo en anglais qui raconte ce mythe :

Mythe de Socrate sur la naissance d’Eros : au festin organisé pour la naissance d’Aphrodite, les dieux avaient invité Poros, personnification du passage et de la richesse. A la fin du repas, Pénia, personnification de la pauvreté, vint mendier et profita du sommeil de Poros pour tomber enceinte de lui. De cette union naquit Eros. Eros est donc fils de la richesse et de la pauvreté, il révèle à la fois la faiblesse de notre nature et la richesse du mouvement pour pallier cette faiblesse. Analogie entre désir et philosophie (conscience d’une ignorance et effort pour pallier cette ignorance).

Ici apparaît l’ambivalence du désir : à la fois manque et effort fait pour combler ce manque.

Texte 1 : Platon, Le Banquet

« Et maintenant comme fils de Poros et de Pénia, voici quel fut son partage : d’abord il est toujours pauvre, et, loin d’être beau et délicat, comme on le pense généralement, il est maigre, malpropre, sans chaussures, sans domicile, sans autre lit que la terre, sans couverture, couchant à la belle étoile auprès des portes et dans les rues ; enfin, comme sa mère, toujours dans le besoin.

Mais, d’autre part, selon le naturel de son père, il est toujours à la piste de ce qui est beau et bon ; il est mâle, hardi, persévérant, chasseur habile, toujours machinant quelque artifice, désireux de savoir et apprenant avec facilité, philosophant sans cesse, enchanteur, magicien, sophiste. De sa nature il n’est ni mortel ni immortel ; mais, dans le même jour, il est florissant et plein de vie, tant qu’il est dans l’abondance, puis il s’éteint, pour revivre encore par l’effet de la nature paternelle. Tout ce qu’il acquiert lui échappe sans cesse, en sorte qu’il n’est jamais ni riche ni pauvre.

Il tient aussi le milieu entre la sagesse et l’ignorance : car aucun dieu ne philosophe ni ne désire devenir sage, puisque la sagesse est le propre de la nature divine ; et, en général, quiconque est sage ne philosophe pas. Il en est de même des ignorants, aucun d’eux ne philosophe ni ne désire devenir sage ; car l’ignorance a précisément le fâcheux effet de persuader à ceux qui ne sont ni beaux, ni bons, ni sages, qu’ils possèdent ces qualités : or nul ne désire les choses dont il ne se croit point dépourvu. »

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Statue d’Eros avec son arc, Musée du Capitole

 B) Le cycle infernal des désirs

Dans le désir, ce qui est absent crée en nous un manque. Pourtant, on peut imaginer qu’une fois ce manque comblé, la satisfaction rend le bonheur possible. Ce serait peut-être possible si le désir ne renaissait pas sans cesse de ses cendres.

Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et comme Représentation : le désir est une souffrance. Le  désir est un manque : si ce manque n’est pas comblé, cela conduit à la frustration, et si ce manque est comblé, le plaisir est éphémère, parfois décevant, et un nouveau désir naît : « La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, entre la souffrance et l’ennui ». Dans ce cercle infernal, il n’y a pas d’apaisement. Le désir est donc incompatible avec le bonheur.

Selon Schopenhauer, les hommes sont voués au malheur parce qu’ils sont traversés par une Volonté inconsciente qui les dirige. Seules quelques exceptions échappent au malheur en réduisant le plus possible leurs désirs et en ne cédant pas aux caprices de la Volonté. La contemplation d’œuvres d’art, parce qu’elle nous place en spectateurs et non en acteurs du monde, peut aider à faire taire les désirs.

Texte 2 : Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et comme Représentation

« Entre les désirs et leurs réalisations s’écoule toute la vie humaine. Le désir, de sa nature, est souffrance; la satisfaction engendre bien vite la satiété; le but était illusoire; la possession lui enlève son attrait; le désir renaît sous une forme nouvelle, et avec lui le besoin; sinon, c’est le dégoût, le vide, l’ennui, ennemis plus rudes encore que le besoin. Quand le désir et la satisfaction se suivent à des intervalles qui ne sont ni trop longs, ni trop courts, la souffrance, résultat commun de l’un et de l’autre, descend à son minimum; et c’est là la plus heureuse vie. Car il est bien d’autres moments, qu’on nommerait les plus beaux de la vie, des joies qu’on appellerait les plus pures; mais elles nous enlèvent au monde réel et nous transforment en spectateurs désintéressés de ce monde; c’est la connaissance pure, pure de tout vouloir, la jouissance du beau, le vrai plaisir artistique; encore ces joies, pour être senties, demandent-elles des aptitudes bien rares; elles sont donc permises à bien peu, et, pour ceux-là même, elles sont comme un rêve qui passe; au reste, ils les doivent, ces joies, à une intelligence supérieure, qui les rend accessibles à bien des douleurs inconnues du vulgaire plus grossier, et fait d’eux, en somme, des solitaires au milieu d’une foule toute différente d’eux; ainsi se rétablit l’équilibre. Quant à la grande majorité des hommes, les joies de la pure intelligence leur sont interdites, le plaisir de la connaissance désintéressés le dépasse; ils sont réduits au simple vouloir. »

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Bonnard, L’homme et la femme (1900)

Un couple nu est représenté dans un espace intime : la chambre à coucher. Le lit défait, la nudité, le désordre des draps suggèrent que l’acte sexuel vient d’avoir lieu. Mais, alors que l’on s’attend à voir un couple réuni et des visages heureux et satisfaits après l’assouvissement d’un désir, les deux personnages semblent tristes et seuls, ou du moins particulièrement mélancoliques. Le paravent, qui coupe le tableau verticalement au centre, accentue la séparation et la solitude de l’homme et la femme, d’autant plus que l’homme est debout et la femme allongée.

Différentes interprétations sont possibles : le plaisir ressenti a été éphémère et le retour à la réalité est violent, l’ennui naît juste après le plaisir, les personnages savent qu’un nouveau désir va renaître…

Si le désir est souffrance parce qu’il est un manque et parce qu’il se renouvelle sans cesse, ne faut-il pas, pour favoriser notre bonheur, maîtriser nos désirs ?

II) Il faut maîtriser ses désirs pour être heureux

A) Pour éviter la souffrance, il faut commencer par maîtriser et limiter ses désirs

Les désirs sont peut-être source de souffrance, mais ils semblent aussi liés à la vie humaine, et certains en sont même la condition de possibilité (on les appelle les besoins). Se priver totalement des désirs, c’est mourir. Cependant, tous les désirs ne peuvent pas être considérés de la même façon et il faut trouver un critère pour trier les désirs en fonction de leur importance pour nous.

Dans l’Antiquité, la philosophie a un but pratique : elle doit nous permettre de bien-vivre et d’atteindre le bonheur, ce que veulent tous les hommes.

Epicure remarque que, une des raisons pour lesquelles les hommes ne sont pas heureux contrairement aux animaux, c’est qu’ils ont une mauvaise conception du bonheur : ils pensent souvent que le bonheur est trop difficile à atteindre. Or, selon Epicure, le bonheur est accessible, et le moyen pour l’atteindre, c’est le plaisir. Mais pas n’importe quel plaisir car tous les plaisirs ne sont pas bons pour nous (expl : il faut sacrifier le plaisir immédiat de fumer une cigarette au nom d’un plus grand plaisir futur : vivre longtemps en bonne santé).

Selon Epicure, c’est un raisonnement de la raison qui permet de trier les désirs, en calculant les gains et les pertes de la satisfaction de chaque désir. Ce calcul se fait au niveau qualitatif (expl : je peux renoncer au désir de manger un pavé de saumon parce que je sais que je ne le digère pas bien) et au niveau quantitatif (expl : je peux satisfaire mon désir de manger un pavé de saumon, mais j’éviterai d’en prendre un 2e).

Dans La Lettre à Ménécée, Epicure propose une classification des désirs pour favoriser l’accès au bonheur de chacun :

–           les désirs naturels et nécessaires (qui correspondent aux besoins. Expl : manger, boire). Le sage peut s’y adonner sans modération.

–           Les désirs naturels et non nécessaires (expl : manger en abondance ou des plats raffinés, le plaisir sexuel…). Le sage peut s’y adonner mais doit en user avec modération.

–           Les désirs non naturels et non nécessaires (expl : l’ambition, la richesse, la renommée…). Le sage doit absolument les éviter car ils sont artificiels, inutiles et même nuisibles car ils sont insatiables.

Le bonheur naît d’un juste équilibre quantitatif (avoir des désirs mais ne pas en avoir trop en même temps, car le seuil de satisfaction est vite atteint) et qualitatif (le sage satisfait ses désirs naturels et nécessaires et certains de ses désirs naturels et non nécessaires).

Texte 3 : Epicure, Lettre à Ménécée

« Maintenant, il faut parvenir à penser que, parmi les désirs, certains sont naturels, d’autres sont vains. Parmi les désirs naturels, certains sont nécessaires, d’autres simplement naturels. Parmi les désirs nécessaires, les uns le sont pour le bonheur, d’autres pour le calme du corps, d’autres enfin simplement pour le fait de vivre. En effet, une vision claire de ces différents désirs permet à chaque fois de choisir ou de refuser quelque chose, en fonction de ce qu’il contribue ou non à la santé du corps et à la sérénité de l’âme, puisque ce sont ces deux éléments qui constituent la vie heureuse dans sa perfection. Car nous n’agissons qu’en vue d’un seul but : écarter de nous la douleur et l’angoisse. Lorsque nous y sommes parvenus, les orages de l’âme se dispersent, puisque l’être vivant ne s’achemine plus vers quelque chose qui lui manque, et ne peut rien rechercher de plus pour le bien de l’âme et du corps. En effet, nous ne sommes en quête de plaisir que lorsque nous souffrons de son absence. Mais quand nous n’en souffrons pas, nous ne ressentons pas le manque de plaisir. »

 

 

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Matisse, Le bonheur de vivre (1907)

B) La raison peut intervenir pour changer les désirs qui nous rendent malheureux

Peut-être que le désir n’est pas en lui-même négatif, mais  qu’il le devient lorsqu’il nous emporte, lorsque nous le subissons sans pouvoir le contrôler. En ce sens, il faut exercer notre raison pour qu’elle puisse intervenir et maîtriser nos désirs.

Dans l’Antiquité, se laisser emporter par ses désirs est considéré comme le pire des défauts. Les Grecs appellent ce vice l’ « hybris » ou « démesure », et l’opposent à la tempérance, qui est la plus grande vertu.

Pour les philosophes stoïciens, le bonheur est accessible par la vertu et la vertu naît d’une distinction par la raison entre « ce qui dépend de nous » et « ce qui ne dépend pas de nous ». Or, seuls nos jugements dépendent de nous. Désirer qqch qui ne dépend pas de nous, c’est se condamner au malheur (expl : désirer faire une sortie en montagne alors que l’orage arrive). Au contraire, le bonheur naît du fait de désirer les choses et les événements tels qu’ils sont (expl : profiter de l’orage pour terminer son livre). Pour être heureux, il faut donc maîtriser ses désirs, cad ne porter ses désirs que sur ce qui dépend de nous.

Texte 4 : Epictète, Manuel

« Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. Celles qui dépendent de nous, ce sont l’opinion, la tendance, le désir, l’aversion: en un mot tout ce qui est notre oeuvre. Celles qui ne dépendent pas de nous, ce sont le corps, les biens, la réputation, les dignités: en un mot tout ce qui n’est pas notre oeuvre. Les choses qui dépendent de nous sont par nature libres; nul ne peut les empêcher, rien ne peut les entraver; mais celles qui ne dépendent pas de nous sont impuissantes, esclaves, sujettes à empêchement, étrangères à nous.

Souviens-toi donc que, si tu crois libres ces choses qui, de par leur nature, sont serviles, et propres à toi celles qui sont étrangères, tu seras entravé, affligé, troublé, tu accuseras dieux et hommes. Mais si tu crois tien cela seul qui est tien, et étranger ce qui en effet t’est étranger, nul ne le forcera jamais à faire une chose, nul ne t’en empêchera; tu ne te plaindras de personne, tu n’accuseras personne; tu ne feras pas involontairement une seule action; personne ne te nuira, et d’ennemi, tu n’en auras point, car tu ne souffriras rien de nuisible. »

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Géricault, détail du Radeau de la méduse

 

Sur l’immense tableau du Radeau de la méduse, Géricault raconte le naufrage d’un bateau. Alors que la plupart des rescapés du radeau appellent désespérément à l’aide le bateau qui passe au loin, ce vieillard, situé en bas à gauche du tableau, incarne l’acceptation du destin et la résignation.

 

 

 

 

C) Contrôler ses désirs est contre-nature

La volonté antique et classique de maîtrise des désirs par la raison n’est-elle pas illusoire ? Peut-on vraiment trier ses désirs, les choisir ou y renoncer ? Ce tri est-il souhaitable ?

Croire qu’il nous est possible d’analyser nos désirs, de les trier et de renoncer à certains désirs est peut-être illusoire.

Selon Nietzsche, qui philosophe « à coups de marteau », vouloir contrôler ou pire vouloir éradiquer ses désirs est contre-nature et va à l’encontre de notre vie elle-même. La haine des désirs est, selon Nietzsche, liée à la haine du corps que prônent certaines religions comme le catholicisme. Or, haïr son corps, c’est renoncer à la vie. Les croyants renoncent à la vie terrestre au profit d’une vie de l’âme après la mort. Mais la croyance en cet arrière-monde relève de la bêtise et de la lâcheté.

Nietzsche, Le Crépuscule des idoles : « attaquer le désir à la racine, c’est attaquer la vie à la racine : la pratique de l’Eglise est nuisible à la vie ».

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Bacon, Portrait du pape Innocent X, d’après Velasquez (1953)

 

Dans ce tableau, Francis Bacon reprend le portrait en gloire du Pape Innocent X réalisé par Velasquez au XVIIe. Bacon diabolise la figure du Pape. Les couleurs criantes et les traits verticaux lui permettent de montrer les horreurs que la religion catholique et ses valeurs représentent pour lui.

 

 

 

Supprimer tous nos désirs apparaît comme impossible, et changer ses désirs apparaît tout aussi difficile. Mais n’y a-t-il pas un moyen d’envisager la positivité du désir lui-même ?

III) L’homme est un être de désir qui, par son désir, crée sa réalité

A) Le désir comme essence de l’homme

Ambivalence du désir : il est à la fois manque et effort fait pour combler ce manque. Or, cet effort nous met en mouvement, nous donne une énergie, nous permet d’élargir le champ de notre réalité. Le désir, qui est à la fois désir d’avoir et désir d’être, a donc une dimension positive et motrice qui joue un rôle dans la vie humaine.

Spinoza définit le désir comme une force de vie, plus précisément comme l’effort qui nous permet de « persévérer dans notre être ». L’être qui désire n’est pas passif mais dynamique, la satisfaction d’un désir et la renaissance de nouveaux désirs sont source de joie.

Grande œuvre de Spinoza : l’Ethique. Forme mathématique (aspiration rationaliste du XVIIe siècle.Cf Galilée : « la nature est écrite en langage mathématique » et seule la raison peut le déchiffrer).

3e partie sur les passions. Selon Spinoza, la raison est incapable de changer un désir (expl : je ne peux combattre mon désir de fumer en me disant que ce n’est pas raisonnable). La seule façon de changer un désir, c’est de chercher à en connaître les causes pour ensuite orienter le désir vers un plus grand bien, cad vers ce qui me procurera la plus grande joie (expl : si je découvre que mon désir d’un nouveau téléphone est seulement lié à l’image que je veux renvoyer aux autres, je peux changer ce désir et mettre l’argent de côté pour partir au Japon l’année suivante).

Le désir est pour nous une force qui augmente notre puissance de vivre et qui nous pousse à élargir notre réalité. Spinoza appelle cette force le « conatus », cad « l’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être » (Ethique III, proposition 6).

Une vidéo en anglais expliquant précisément le conatus spinoziste :

 B) Le désir comme lien avec le monde et avec autrui

Si le désir est mouvement, il est mouvement vers le monde et vers les autres. Le désir est un lien qui s’établit entre un sujet qui désire et un objet ou un autre sujet désiré. Pour Hegel, ce lien est la condition de possibilité de la conscience de soi-même : « C’est le Désir (conscient) d’un être qui constitue cet être en tant que Moi et le révèle en tant que tel en le poussant à dire « Je… ». C’est le Désir qui transforme l’Être révélé à lui-même par lui-même dans la connaissance (vraie), en un « objet » révélé à un « sujet » par un sujet différent de l’objet et « opposé » à lui. » (Kojève, Introduction à la philosophie de Hegel). Contrairement au désir animal qui se porte sur un objet ou un sujet non conscients, le désir humain désire un autre désir. En se rencontrant, ces désirs entrent en conflit et cherchent à être reconnus l’un par l’autre. Ce désir de reconnaissance est fondamental dans la réalité humaine et dans la prise de conscience de soi.

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Klimt, Le baiser (1908)

 C) Le désir comme condition du bonheur de l’homme

Les désirs jouent un rôle fondamental dans la vie humaine. Ils nous permettent de découvrir le monde, les autres et nous-mêmes. Lors de leur satisfaction, les désirs sont source de plaisir. Or, le plaisir est éphémère. Mais le fait même de désirer n’est-il pas source d’un plaisir durable, qui peut être assimilé au bonheur ?

Selon Rousseau, ce n’est pas la satisfaction du désir qui est jouissif, mais c’est le fait même de désirer. Car l’imagination pare de toutes les beautés et perfections l’objet du désir. La satisfaction rêvée est source d’une joie intense et durable. Au contraire, la satisfaction réelle est souvent source de déception. Dans l’imagination, l’objet désiré n’est jamais décevant. C’est pour cela qu’elle se nourrit de l’absence. La véritable jouissance est donc une jouissance dans l’illusion.

Par conséquent, le fait même de désirer et l’imagination qui accompagne ce désir sont une preuve d’humanité (sensibilité), une source de jouissance et de bonheur.

Texte 5 : Rousseau, La Nouvelle Héloïse

« Tant qu’on désire on peut se passer d’être heureux ; on s’attend à le devenir : si le bonheur ne vient point, l’espoir se prolonge, et le charme de l’illusion dure autant que la passion qui la cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même, et l’inquiétude qu’il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. En effet, l’homme, avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu’il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et, pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l’objet lui-même ; rien n’embellit plus cet objet aux yeux de son possesseur, on ne se figure point ce qu’on voit ; l’imagination ne pare plus rien de ce qu’on possède, l’illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité.»

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Berthe Morisot, La psyche (1876) 

Ce tableau de Morisot pourrait être utilisé pour illustrer le texte de Rousseau : on y voit une femme apprêtée qui attend. On peut penser que cette attente, de l’être aimé sans doute, éveille son imagination et qu’elle rêve au bonheur de la rencontre avec son amant.

CONCLUSION :

Ainsi, par rapport à sa satisfaction, le désir est pauvreté car il est manque et le plaisir procuré par le comblement de ce manque n’est qu’éphémère. Mais le désir en tant que mouvement vers est aussi une force qui meut l’homme et lui permet de découvrir le monde et les autres, non seulement par le biais de la sensibilité mais aussi de l’imagination. L’homme désire toujours ce qu’il n’a pas et qui pourrait lui procurer du plaisir, mais cette recherche est en elle-même jouissive et est surtout constitutive de la réalité humaine.

Il faut donc retenir du désir son ambiguité, car le désir est à la fois manque et richesse, souffrance passive et production créatrice.