L’HISTOIRE
Vidéo Nota Bene « C’est quoi l’histoire ? »
Pendant des siècles, l’histoire est restée très proche de la fiction et des histoires inventées à partir d’événements. En latin, le terme « historia » désigne une « enquête », cad une reconstitution active du passé. Ce n’est que depuis le XIXe siècle que l’histoire s’est constituée comme discipline scientifique, et a du pour cela adopter une méthode rigoureuse.
Double sens de l’histoire : c’est à la fois l’ensemble des événements passés et la discipline qui étudie ces événements.
Apd cette double définition, on peut se demander comment peuvent se conserver les événements passés, comment on peut écrire l’histoire le plus objectivement possible, sans ajouter de détails, sans juger, sans être influencé par un souvenir incertain ou par un témoignage biaisé. En d’autres termes, nous allons nous demander qui écrit l’histoire. Comment écrire l’histoire le plus objectivement possible sans raconter des histoires ?
- L’histoire est déjà écrite et le présent s’inscrit dans un processus immuable
- L’histoire s’écrit, s’invente et s’utilise par les hommes du présent
- L’histoire ne peut pas s’écrire n’importe comment : la méthode de l’historien
I) Le sens de l’histoire : un processus déjà écrit
Réfléchir au « sens » de l’histoire, c’est d’abord s’arrêter sur la polysémie du mot « sens » : à la fois direction, but et signification. Si on envisage l’histoire comme une flèche allant du passé vers le futur en passant par le présent, alors on peut dire que le processus historique se déroule dans une certaine direction, tendant vers un but situé dans le futur.
Au siècle des Lumières, on insiste sur l’idée que l’histoire a un sens et que son mouvement peut se dessiner comme une flèche ascendante : le progrès. L’histoire serait donc un enchaînement d’événements aboutissant à une amélioration permanente des sciences, des techniques, des lettres, des arts, des institutions politiques, de la morale… Dans le présent, les individus sont pris dans un mouvement qui les dépasse. Lorsqu’ils agissent, les hommes peuvent avoir l’impression que leurs actions permettront de changer le sens de l’histoire. Mais, en réalité, les actes individuels ont des conséquences sur long terme qui ne peuvent absolument pas être prévus par les individus agissant.
Selon Hegel, l’histoire est une succession d’étapes nécessaire (chaque étape du passé est rendue nécessaire par l’étape précédente). En ayant conscience de leurs motivations personnelles (convictions morales ou politiques, engagement collectif, désir personnel…), les hommes ont l’impression de pouvoir agir dans et sur le processus historique mais ce n’est qu’une illusion car ils ne perçoivent pas le but historique plus large qui agit à travers eux. Hegel appelle cela la « ruse de la Raison ».
Texte de Hegel, La Raison dans l’histoire : « C’est leur bien propre que peuples et individus cherchent et obtiennent dans leur agissante vitalité, mais en même temps ils sont les moyens et les instruments d’une chose plus élevée, plus vaste qu’ils ignorent et accomplissent inconsciemment. (…) La Raison gouverne le monde et par conséquent gouverne et a gouverné l’histoire universelle. Par rapport à cette Raison universelle…, tout le reste est subordonné et lui sert d’instrument et de moyen. (…) Il résulte des actions des hommes quelque chose d’autre que ce qu’ils ont projeté et atteint, que ce qu’ils savent et veulent immédiatement. Ils réalisent leurs intérêts, mais il se produit en même temps quelque autre chose qui y est cachée, dont leur conscience ne se rendait pas compte et qui n’entrait pas dans leurs vues»
Dans ce texte, on peut voir que l’Histoire a un sens, se dirige vers un but qui est l’affirmation de l’Esprit et de la Raison et que les hommes ne sont que des rouages dans ce processus qui les dépasse.
Pour Hegel, l’histoire est une affirmation progressive de la Raison. Par expl, Hegel donne un sens à l’histoire des arts : les arts se succèdent dans le sens d’un progrès. Cette pensée du progrès lui permet d’établir une hiérarchie entre les arts : dans l’ordre, architecture, sculpture, peinture, musique, poésie. Dans le mouvement, les arts s’émancipent de plus en plus de la matière, ce qui permet à l’Esprit de s’affirmer de plus en plus. D’ailleurs, si on suit le cours du temps, on peut remarquer que l’architecture est l’art par excellence dans les 1e temps, avec l’art symbolique (expl : art colossal des Pyramides égyptiennes : les formes sont simples et la matière s’impose). Puis vient l’art classique qui est le parfait équilibre entre l’esprit et la matière (expl des statues grecques comme celles de Praxitèle). Enfin, l’art romantique qui s’émancipe de la matière et excelle dans l’expression des sentiments à travers la musique ou la poésie (la poésie est l’art dans lequel l’Esprit s’exprime le plus puisque chaque son porte une signification et permet au poète d’extérioriser sa subjectivité, comme dans la poésie de Schiller).
Cependant, cette vision de l’histoire comme mouvement allant vers l’avant n’est-elle pas illusoire ?
Si on reprend l’expl de l’art, il est très difficile d’établir une hiérarchie entre les arts et il est absurde de dire que l’art contemporain est supérieur à l’art antique. Il n’y a aucun sens à parler de « progrès » en art, chaque forme d’art et les arts de toutes les époques ont leur richesse propre qui mérite d’être considérée comme telle.
Dans les domaines scientifiques et techniques, parler de « progrès » est très délicat, voire dangereux. En effet, toute découverte scientifique et technique peut donner lieu à des applications positives mais aussi négatives (expl : utilisation des réactions de fission nucléaire pour produire de l’énergie ou pour fabriquer des bombes atomiques).
Enfin, voir dans l’histoire un progrès, c’est aussi se concentrer sur le présent et sur l’avenir immédiat. Le passé est vu comme définitivement révolu et le futur est conçu comme meilleur que le passé et le présent. Or, cette vision naïve de l’histoire peut conduire à une dépréciation du passé et à perdre sa vigilance à l’égard de droits que l’on croit définitivement acquis (expl : régression sur le droit à l’avortement en Pologne). L’historien François Hartog appelle cette obsession pour le présent « le présentisme » (Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps). Le présentisme nous conduit non seulement à déprécier un passé révolu mais aussi à oublier le futur lointain, au profit du présent et du futur proche (expl : les individus ont aujourd’hui beaucoup de difficulté à prendre en compte les questions écologiques car celles-ci s’étendent sur de longues périodes. L’attention est portée sur le présent et, par expl, dans le présent, les entreprises préfèrent continuer à utiliser des pesticides pour l’agriculture plutôt que d’envisager des alternatives).
II) L’histoire s’écrit, s’invente et s’utilise par les hommes du présent
Loin d’être un processus aveugle dans lequel les hommes sont embarqués, il est possible de souligner le fait que ce sont les hommes du présent qui, en agissant, écrivent l’histoire et, en la racontant, font revivre les histoires passées.
Pour donner un sens et une portée à nos actions présentes, il faut bien croire que nos actes pourront infléchir le sens de l’histoire (expl : en ne cédant pas sa place dans le bus à un blanc, Rosa Parks espérait certainement faire évoluer les droits civiques des noirs aux Etats Unis). Ainsi, c’est en agissant dans le présent que les hommes écrivent l’histoire.
Pour Marx et Engels, l’histoire est une succession de systèmes dans lesquels s’affrontent des classes sociales. Selon eux, le système capitaliste contemporain est voué à disparaître mais, pour cela, il faut que les hommes agissent. Marx et Engels appellent la classe sociale exploitée, les prolétaires, à s’unir et à faire la Révolution pour renverser un système dans lequel ils sont asservis. Ils ne doivent pas attendre que le processus historique agisse par lui-même car l’histoire n’a pas de volonté propre, contrairement à ce que pensait Hegel. Seuls les hommes peuvent donner un sens à l’histoire par leurs actions.
Texte de Marx et Engels, La Sainte famille : « L’Histoire ne fait rien, elle ne possède pas « de richesse immense », elle « ne livre point de combats » ! C’est plutôt l’homme, l’homme réel et vivant, qui fait tout cela, qui possède et combat. Ce n’est certes pas l’« Histoire » qui se sert de l’homme comme moyen pour œuvrer et parvenir – comme si elle était un personnage à part – à ses propres fins ; au contraire, elle n’est rien d’autre que l’activité de l’homme poursuivant ses fins. »
Il faut donc que les hommes agissent dans le présent pour écrire le sens de l’histoire. Mais qu’en est-il du passé ? Faut-il l’oublier comme période révolue ? Faut-il au contraire l’utiliser pour justifier l’action présente ?
Vouloir oublier le passé est illusoire et dangereux car les événements du passé déterminent ce que nous sommes aujourd’hui. Cela peut même être dangereux, comme on peut le voir à travers le négationnisme (idéologie consistant à nier l’extermination des juifs dans les camps durant la 2nde guerre mondiale). Nier certains faits historiques alors qu’on a des preuves de leur réalité, c’est donner une vision biaisée du passé, au service d’intentions politiques ou racistes présentes. Cela conduit à des attitudes de haine et de mépris (certains négationnistes utilisent leur idéologie pour justifier des positions antisémites, conduisant par expl à vouloir supprimer l’Etat israëlien).
Mais si le passé ne peut être nié, quelle place faut-il alors lui accorder ? Faut-il l’utiliser au service du présent ?
Aux niveaux individuel et collectif, les événements du passé sont fondamentaux dans la construction d’une identité et d’une unité. Certains profitent ainsi de ce rôle du passé pour des fins politiques présentes. Par expl, la Révolution française de 1789 est fondamentale pour comprendre le fonctionnement et le tempérament du peuple français. Rappeler cette Révolution menée par le peuple contre la monarchie absolue peut donc être efficace pour réunir un peuple autour d’une histoire et d’une lutte commune. Mais peut-on pour autant utiliser le passé n’importe comment ?
Toute utilisation du passé dans un discours peut rapidement devenir fallacieuse. Déjà parce que nous n’avons du passé que des témoignages et archives recoupés, ce qui ne donne pas directement accès aux événements tels qu’ils se sont passés (c’est la raison pour laquelle l’histoire n’a pu devenir une science humaine qu’à condition d’adopter une méthodologie de recherche et de narration rigoureuse). Mais aussi parce que, pour attirer l’attention du public, il est tout à fait possible d’enjoliver l’histoire, de rajouter un détail, d’en omettre un autre, d’exagérer ou de minimiser un point…
Expl : l’élu FN Louis Aliot utilise la référence au socialiste Jean Jaurès pour justifier une politique protectionniste de défense de la patrie. Une telle utilisation est purement fallacieuse : une citation de Jaurès est sortie de son contexte et utilisée pour marquer les esprits et mener une campagne électorale.
Expl : la référence à Jeanne d’Arc est utilisée dans tout type de discours politique, en lui faisant porter des messages différents, voire contradictoires.
Autre expl : Dans son discours à Dakar en 2007, Nicolas Sarkozy utilise la référence à la colonisation française pour justifier un partenariat entre la France et l’Afrique. Cette référence lui permet de montrer aux africains que, pour sortir de leur état primitif, il serait bénéfique pour eux d’accepter le partenariat : le « drame de l’Afrique » vient du fait que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. […] Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. […] Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès ». Cette référence est fausse, injustifiable et purement ethnocentrique.
Dès lors, comment éviter les 2 écueils opposés consistant, soit à nier le passé, soit à le détourner à des fins fallacieuses ?
Pour être fiable, l’histoire doit adopter une méthodologie de recherche et de narration rigoureuse. C’est en ce sens qu’àpd XIXe siècle, les historiens fixent des critères pour être le plus objectif possible.
III) L’histoire ne peut pas s’écrire n’importe comment : la méthode de l’historien
L’histoire ne s’écrit pas toute seule. Il n’y a rien de tel qu’un processus historique qui se déroule sans que les hommes ne puissent en changer le sens. Mais l’histoire n’est pas non plus une obsession pour le présent et le futur proche. L’histoire comme science humaine est l’étude rigoureuse du passé, permettant parfois de mieux comprendre le présent.
L’histoire n’a de sens qu’en tant que les historiens la racontent.
Texte de Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne :
« Ce qui est fâcheux, c’est que, quels que soient le caractère et le contenu de l’histoire à venir, qu’elle soit jouée dans la vie publique ou dans le privé, qu’elle comporte un petit nombre ou un grand nombre d’acteurs, le sens ne s’en révélera pleinement que lorsqu’elle s’achèvera. Par opposition à la fabrication dans laquelle le point de vue permettant de juger le produit fini vient de l’image, du modèle perçu d’avance par l’artisan, le point de vue qui éclaire les processus de l’action, et par conséquent tous les processus historiques, n’apparaît qu’à la fin, bien souvent lorsque tous les participants sont morts. L’action ne se révèle pleinement qu’au narrateur, à l’historien qui regarde en arrière et sans aucun doute connaît le fond du problème bien mieux que les participants. Tous les récits écrits par les acteurs eux-mêmes, bien qu’en de rares cas ils puissent exposer de façon très digne de foi des intentions, des buts, des motifs, ne sont aux mains de l’historien que d’utiles documents et n’atteignent jamais à la signification ni à la véracité du récit de l’historien. Ce que dit le narrateur est nécessairement caché à l’acteur, du moins tant qu’il est engagé dans l’action et dans les conséquences, car pour lui le sens de son acte ne réside pas dans l’histoire qui suit. Même si les histoires sont les résultats inévitables de l’action, ce n’est pas l’acteur, c’est le narrateur qui voit et qui « fait » l’histoire. »
Le problème est qu’il est très tentant pour les historiens, comme c’était le cas jusqu’au XIXe et comme c’est encore le cas pour les historiens peu rigoureux, de raconter une histoire àpd du passé. En effet, parfois, pour faire aimer l’histoire, il peut paraître utile de ne pas prendre en compte toutes les sources possibles (expl : ne citer que le point de vue d’un camp pour raconter une guerre, comme l’ont fait les Américains pendant longtemps avec la guerre du Vietnam (cf. vidéo Pour la Petite histoire « La guerre du Vietnam »), d’enjoliver certains détails ou même de prendre une figure charismatique pour représenter une période (expl : émission « Secrets d’histoire » qui se focalise souvent sur un personnage pour représenter le climat d’une période de notre histoire. Cela donne une tonalité « people » à certaines périodes historiques. Cf. vidéo Histony « Stephane Bern, roi de l’audimat » + début Secrets d’histoire « Henri IV : le roi de coeur » (intonation, pas de sources, mise en scène, accentuation des détails, discours d’historiens coupés…).
L’historien, chercheur et narrateur, ne doit pas être un conteur. Il ne s’agit pas pour lui de raconter des histoires, mais bien plutôt de reconstituer le passé le plus objectivement possible. Il ne s’agit pas pour lui de vulgariser (au sens péjoratif du terme), mais de rendre accessible une vision objective du passé.
Tout d’abord, l’historien doit chercher dans le plus de sources possibles (non seulement dans l’ « histoire officielle », telle qu’elle est racontée dans les livres déjà écrits, mais aussi dans les archives, dans les détails, dans les témoignages divers…) et il doit tenter, àpd recoupement des sources, de donner la vision la plus objective possible des événements. En fonction de la période étudiée, cette démarche de recherche est plus ou moins facile. De plus, l’historien ne doit pas être partial dans ses analyses. Il ne doit pas écrire l’histoire au service d’une fin idéologique, patriotique ou même personnelle. Un des principes déontologiques de l’historien est l’aspiration à la neutralité. Dès le XVIIIe, Fénelon donnait certains critères pour caractériser un bon historien : « Le bon historien n’est d’aucun temps ni d’aucun pays. Quoiqu’il aime sa patrie, il ne la flatte jamais en rien » (Lettre à l’Académie, projet d’un traité sur l’histoire).
Cependant, l’objectivité parfaite de l’historien est un idéal car ses sources sont toujours partiales et partielles, et parce que, face à des événements sociaux et humains, l’historien porte inévitablement un jugement subjectif. Or, l’historien doit sans cesse se rappeler qu’il n’a pas à juger (expl : un bon historien ne doit pas porter un jugement sur les dirigeants nazis, même si ses positions personnelles sont fortes).
Distinction entre juger et comprendre : l’historien doit tenter de comprendre le passé dans sa globalité. Il n’est pas un juge, même si ses positions personnelles apparaîtront inévitablement dans son récit final. Selon Paul Ricoeur, c’est un point essentiel de la méthode historique : l’historien n’est pas un juge. Certes, l’historien et le juge sont tous deux des « tiers » impartiaux avec pour but la justice et la vérité. Dans les deux cas, on commence avec des témoignages et des documents, rangés, archivés, selon les règles appropriées à chacun. L’historien et le juge se préoccupent de la question de la preuve et de la fiabilité des témoins. Ils sont les maîtres du soupçon et de la découverte du faux. Mais le juge prononce un verdict définitif alors que l’historien donne une version de l’histoire, laquelle peut être écrite et réécrite.
Texte de Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli : « Le juge doit juger, c’est sa fonction. Il doit conclure. Il doit trancher. Il doit remettre à une juste distance le coupable et la victime. (…) Tout cela, l’historien ne le fait pas, ne peut pas, ne veut pas le faire (…). Cette ouverture sur la réécriture marque la différence entre un jugement historique provisoire et un jugement judiciaire définitif ».