« Dans la manufacture et dans l’atelier, le travailleur se sert de l’outil, dans la fabrique, il sert la machine »

Karl Marx, Le Capital, livre I, section 3, chapitre 5

Contexte :

En Europe aux 18e et 19e siècles, s’opère une série de révolutions industrielles. Depuis le milieu du 16e siècle, la mondialisation des échanges et l’essor du système économique capitaliste incitent à l’augmentation de la productivité du travail. Pour cela, les ouvrier·es sont rassemblés dans un même lieu, les usines, et les tâches qui leur sont demandées sont parcellisées et divisées entre les travailleur·es, de sorte à gagner en efficacité.

Les machines, dont le développement est permis par les progrès techniques considérables opérés (les machines à tisser mécaniques ou les machines à vapeur par exemple), sont alors mises à plein régime pour augmenter la productivité. Les ouvrier·es sont contraint·es de se soumettre à cette cadence.

Sens :

Dans cette phrase, Karl Marx oppose clairement la manufacture ou atelier artisanal d’un côté et l’usine de l’autre. 

La construction parallèle de cette phrase permet d’établir une opposition terme à terme des propositions : 

  • manufacture et atelier s’opposent à fabrique (= usine)
  • le verbe réflexive « se servir » (geste libre) s’oppose à la forme directe « servir » (être au service de, soumis à)
  • L’ « outil » s’oppose à la « machine ». 

Pour Karl Marx, il s’agit de montrer que l’usine n’a pas seulement changé les conditions de travail, mais qu’elle a changé la nature du travail effectué : alors que l’artisan maîtrisait un savoir-faire lui permettant de manier un outil dans le prolongement de sa main, de son geste (par exemple le charpentier ou l’ébéniste qui utilisent leur scie à bois), l’ouvrier doit se soumettre à ce que lui impose une machine, dont le fonctionnement est indépendant de sa volonté, autant au niveau du contenu de ce qu’il fait que de la cadeance auquel il le fait.

En ce sens, alors que l’artisan pouvait s’épanouir dans son activité en développant ses facultés (intellectuelles, physiques et même sociales) et en produisant un objet dans lequel il pouvait se reconnaître (par exemple le céramiste qui met une part de lui-même dans le vase qu’il modèle), l’ouvrier a perdu son savoir-faire, son activité est réduite à des tâches répétitives et parcellaires (exemple : disposer un tas d’argile dans une machine qui modèle des vases), il ne peut s’y épanouir car le rythme lui est imposé par la machine, il ne peut pas se reconnaître dans ce qu’il produit (il n’a contribué que de façon très partielle à la fabrication du vase) et il n’en est pas propriétaire (les produits sont la propriété du patron propriétaire de l’usine. 

En d’autres termes, l’ouvrier en usine est « aliéné », c’est-à-dire qu’il devient complètement étranger à son travail. Cette aliénation est multiforme :

  • L’ouvrier·e a perdu son savoir-faire, il devient facilement remplaçable.
  • L’ouvrier·e fait des gestes répétitifs automatisés qui le privent de la liberté de penser.
  • L’ouvrier·e ne peut se reconnaître dans le produit fini auquel il n’a que très partiellement contribué.
  • L’ouvrier·e ne tire aucun bénéfice de la vente du produit fini.
  • L’ouvrier·e est tellement exténué·e par son travail que le temps libéré hors du travail est aussi aliéné.

Par cette phrase, Karl Marx révèle ainsi que ce n’est pas le travail en lui-même qui est aliénant mais seulement le travail dans un contexte capitaliste où les machines ont changé la nature du travail et où elles sont mises au service de la productivité et non de la libération des travailleur·es. 

Dans cette citation apparaît implicitement la conception que Karl Marx hérite de Hegel du travail : en lui-même, le travail est une activité épanouissante et même indispensable à la prise de conscience et à l’accomplissement de l’humanité (par le travail, l’humain transforme la nature pour y vivre et se transforme lui-même). L’aliénation au travail en contexte capitaliste est donc déshumanisante, au sens fort du terme.

Portée :

Implicitement, Karl Marx dénonce le processus d’aliénation des ouvriers, et les appelle à s’unir et à se révolter. Il suggère aussi que, dans un autre système, il serait possible de libérer le travail et d’y retrouver sa dimension épanouissante et humanisante. 

Les écrits de Karl Marx auront une influence considérable sur le combat que mènent les ouvriers pour leurs droits au cours des 19 et 20e siècles. 

Utilisations en dissertation : 

Par exemple, dans les sujets suivants : « le travail n’est-il qu’une contrainte ? » ; « Peut-on s’épanouir en travaillant? » ; « le travail nous empêche-t-il d’être heureux? » ; « le travail est-il un obstacle à notre liberté? » ; « le progrès technique nous rend-il plus libre? »…